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 Cauchemar [PV : Loghan]

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Liven Reaves
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MessageSujet: Cauchemar [PV : Loghan]   Mer 4 Aoû 2010 - 22:56

    Les derniers élèves le dépassèrent, l'abandonnant au silence oppressant d'une salle vide. Oppressant... comme cette sensation qui ne le quittait jamais depuis quelques temps, comme cette impression d'étouffement dont il ne parvenait pas à se défaire. Il sentait son poids peser sur ses épaules chaque jour davantage, enserrer son cou dans une étreinte douloureuse tel un étau impalpable. Sa main s'éleva jusqu'à sa nuque qu'il massa consciencieusement, méprisant les mèches déjà rebelles qu'il dérangeait sur son passage. Il frissonna à son propre contact, à la moiteur de sa paume, à la fraicheur de ses doigts sur son cou brûlant. Fatigue, aliénante sensation qu'il ressentait dans tout son être, dans son esprit las et surmené, dans ses muscles rompus et épuisés. Debout face à son bureau, Liven semblait égal à lui-même. Pourtant, quelque chose avait changé. Le jeune homme qu'il était ne se tenait plus exactement droit et plein d'assurance. Ses épaules voutées étiraient dans son dos la ligne de sa chemise bleu nuit, la plaquant le long de la courbe de sa colonne vertébrale. Son poids déporté sur la droite, il prenait appui pratiquement sur une seule jambe, pliant légèrement le genou de l'autre par paresse. D'une teinte grise assez sombre quoique nuancée, son jean suivait comme à l'accoutumée ses longues jambes avant de se casser en plis francs sur de discrètes chaussures noires. Ainsi de profil, ramassé sur lui-même, quelque chose dérangeait dans sa silhouette habituellement séduisante. Sa grande taille lui avait toujours conféré un corps long, étiré tout en ayant l'étoffe attendue d'une constitution moyenne et entretenue. Cependant, la vision qu'il offrait en cet instant reflétait davantage celle d'un corps longiligne et mince. Le trou supplémentaire passé à sa ceinture révélait une perte de poids pourtant infime en comparaison de ce qu'il avait connu durant l'invasion vampirique. Ses avant-bras révélés par les manches relevées de sa chemise dévoilaient des membres déliés et pourtant affinés en comparaison de sa musculature coutumière. Sa montre normalement parfaitement ajustée bénéficiait d'un peu de jeu pour se déporter de droite à gauche aux grès de ses mouvements. Son visage surtout, trahissait la dérangeante constatation que l'on pouvait avoir de son état en présentant ses traits fins et séduisants soudain tirés. A peine plus sayantes, ses pommettes creusaient subtilement ses joues et mettaient ses yeux davantage en valeur. Des yeux qu'il n'ouvrait qu'à demi, au regard las et indifférent, dénués de leur mépris habituel. Des yeux surplombés de sourcils froncés et des mèches ternes qui, conjointement, lui donnaient un air préoccupé, sérieux et agacé. Liven paraissait fatigué, vraiment. Et il l'était.


    Le jeune homme finit par détendre son bras pour laisser retomber sa main, rouvrant les yeux par la même occasion. L'air frais lui parût soudain désagréable alors qu'il prenait conscience de ses mains glacées et de la sueur froide qui coulait le long de son dos. Cette simple contrariété suffit à l'exaspérer, comme s'il était prêt à saisir le moindre prétexte afin de laisser sa fatigue, sa tension et sa frustration s'évacuer. Liven prit une grande inspiration, cherchant à se raisonner tout en sachant qu'il n'avait plus la patience de le faire. Son dernier cours pour les troisièmes années venait de s'achever. Un cours qui n'en était pas vraiment un puisqu'il avait consisté à surveiller les élèves lors du dernier test qu'il leur faisait subir avant les examens de fin d'années. Un cours reposant en soi, mais qu'il avait lui-même subit comme une torture jusqu'à ce qu'il s'achève enfin à la tombée de la nuit. Évidemment, il avait fallut que son familier l'abandonne lâchement après une de leurs légendaires disputes. De toute façon, il s'était résigné à l'idée que Sabbat n'était jamais là quand il avait besoin d'elle. Sa mauvaise foi caractérisée, se trouvait exacerbée par sa fatigue et il n'aspirait plus qu'au repos. Liven rassembla ses affaires...lentement. En temps normal, un sort d'une simplicité effarante eût réglé la question. En temps normal... Cela faisait exactement deux semaines que les élèves de toute année confondue passaient les ultimes tests écrits destinés à les préparer avant l'examen final. Cela faisait donc exactement deux semaines que tous les professeurs étaient réquisitionnés pour les surveiller et corriger leurs copies. Et cela faisait exactement deux semaines que Liven était contraint de passer ses journées à bien vouloir attendre que les gamins lui remettent leurs copies et ses nuits à corriger leurs inepties. Dans ces conditions, les rencontres qu'il planifiait habituellement avec Arya pour lui enseigner la magie noire s'étaient vu considérablement remises en cause pour ne pas dire totalement interrompues. Un état de fait qui le laissait amer et frustré. Bien sûr, elles comportaient des risques réels auxquels il s'exposait dangereusement. La pratique de la magie noire étant interdite, tout deux aurait fait l'objet de condamnation s'ils n'entretenaient pas une confidentialité absolue. Une confidentialité qui obligeait Liven à trouver des trésors d'invention afin d'échapper à la surveillance du garde du corps que le conseil lui avait assigné. Une confidentialité qui si elle les plongeait tout deux dans la criminalité, était aussi garante de petites satisfactions. Liven faisait preuve d'une autodiscipline draconienne, se contraignant à des sorts de faible intensité afin d'être certain d'en garder le contrôle. Toutefois, même à petite dose, il ne pouvait s'empêcher d'attendre ces moments avec une impatience maladive. Sentir sa fatigue s'envolée sentir sa détermination renforcée, sentir son esprit délassé des reproches et des doutes, se sentir bien, tout simplement... Sans s'en rendre compte, Liven s'était lentement laissé aller au plaisir de gouter à cette sensation unique. Il avait besoin, réellement besoin, de ces rendez-vous hebdomadaires. Il en était convaincu, il voulait s'en convaincre... parce qu'il était tellement plus facile de se leurrer avec une illusion plutôt que de faire face à la réalité. Parce qu'il ne pouvait pas accepter l'idée que tel un drogué, il lui fallait sa dose de magie noire pour se sentir bien. Parce qu'il ne voulait pas se rendre compte des effets sur sa santé, sur ses propres capacités. Depuis un ou deux mois, ses élèves n'avaient plus le droit à ses démonstrations grandioses de magie. La fréquence de ses sorts s'était amoindrie, autant que le nombre des missions qu'il avait effectué. Depuis quand ne l'avait-on revu au QG des chasseurs de primes ? Depuis quand était-il si envieux de pratiquer la magie noire ? Depuis quand hésitait-il puis se résignait-il à ne tenter absolument aucun sort, trop effrayé et excité à la fois à l'idée de céder au besoin impérieux qu'il sentait en lui ?


    Ses gestes étaient lents, lourds, maladroits. Depuis quand se trouvait-il aussi affaibli ? Avait-il réellement besoin de la magie noire pour se sentir mieux ou ses petites séances d'entrainement ne faisaient-elles qu'empirer son état ? Qu'était-il prêt à échanger contre un peu de bien être éphémère, l'impression trompeuse d'être toujours le même ? Si seulement Liven se posait ces questions... Son esprits engourdi était perdu dans un brouillard de fatigue, presque un état léthargique dans lequel il se serait bien laissé tomber pour avoir un peu de paix. Soudain, Liven prit conscience qu'il perdait l'équilibre. Il tombait tout simplement en avant. Brusquement, il rouvrit les yeux surpris incapable de se souvenir du moment où il les avait fermé. Ramenant ses larges épaules à l'avant de son corps, il tendit les bras lorsque ses mains rencontrèrent le bois ferme du bureau contre leur paume. Immobile, penché au dessus du meuble sur lequel il avait trouvé appuie, Liven ferma les yeux et les rouvrit à plusieurs reprises jusqu'à retrouver une vision normale. Les mains bien à plat sur son bureau, il tendait ses bras pour maintenir le haut de son corps équilibré. Le dos rond sous ses épaules voutées, il baissait la tête vers le sol, cherchant à rétablir une respiration calme que la surprise avait accélérée. La surprise ou autre chose... Avait-il failli perdre connaissance ? Et au profit de quoi ? Du sommeil auquel il comptait bien s'abandonner ? Ou de cet état second qui exigeait la confection d'un sort ? Il sentait ses muscles trembler faiblement. Il se sentait surtout bien plus alerte que précédemment. Liven se mordit la lèvre. Il fallait qu'il se surveille. Qu'il se surveille réellement ! Avait-il perdu l'esprit ? Se laisser aller à la magie noire même, et surtout, sans en avoir eu l'intention au beau milieu de l'académie c'était du suicide ! Rapidement, il retrouva son calme. Ce n'était qu'un incident, ça ne se reproduirait pas. Que d'assurance pour un sujet sur lequel il n'avait aucune emprise... Tout ce qu'il avait à faire c'était se montrer intransigeant envers lui-même, exercer et déployer toutes les ressources de sa volonté jusqu'à ce qu'il puisse enfin profiter d'une séance de l'entrainement d'Arya pour se laisser aller dans une proportion infime, quand bien même il en voulait davantage. Et dieu sait s'il en voulait davantage... Soudain, Liven prit conscience qu'il n'était plus seul dans la pièce. Il tourna vivement son visage vers l'entrée de la salle, croisa des iris d'acier, Loghan... Le chasseur de prime se tenait dans l'embrasure de la porte, aussi professionnel qu'il paraissait échappé de l'asile. Normalement il était censé attendre dehors, Liven avait été très clair à ce sujet. Avait-il sentit quelque chose ? Liven était sûr de s'être « réveillé » avant d'avoir concrétisé le sort, toutefois il avait suffisamment côtoyer l'anorexique pour savoir que son intuition lui était plus utile que n'importe quelle disposition pour la magie. Quelle plaie d'avoir pour garde du corps un type qui semblait vous percer à jour le plus simplement du monde... Rageusement, Liven réalisa qu'il se sentait coupable, comme s'il avait trahi là un pacte imaginaire, comme s'il était redevable de quelque chose et ignorait lamentablement l'échéance. Sauf que c'était peut être le cas. Les semaines où il avait du supporter la compagnie contraignante du toutou du conseil s'étaient succédées avant de se transformer en mois. Le jeune homme s'était borné à le traiter comme un chien, n'envisageant pas une seconde de l'intégrer de façon aussi infime soit-elle à sa vie et ses pensées. Plus qu'avec n'importe qui d'autre, et parce que sa vie ou du moins son avenir en dépendait, il s'était renfermé sur lui-même et l'avait maintenu à distance autant qu'il était possible...en commettant sciemment qu'il lui avait sauvé la vie, qu'à sa connaissance aucun rapport fait au conseil ne faisait mention des moments où il parvenait à lui fausser compagnie et qu'il n'avait jusqu'ici jamais posé la moindre question dérangeante sur quelque sujet que ce soit. A bien y regarder, s'il n'y avait pas la menace constante de la trahison, Liven se serait peut être laissé aller à l'apprécier un temps soit peu.


    Les iris de Liven, d'autant plus bleues et brillantes dans la pénombre, restèrent un long moment rivé à celles de Loghan, comme si le jeune homme cherchait à déterminer par ce simple fait ce qu'il savait ou ne savait pas, ce qu'il avait deviné ou ce qu'il était parvenu à lui dissimuler. Leur relation était un fragile équilibre marqué par l'autorité et la déférence, l'indifférence et l'entêtement, la méfiance et les sourires tordus et énigmatiques de celui que Liven appelait dans ces moments-là du délicieux épithète d'imbécile. Depuis combien de temps était-il là ? Qu'avait-il vu de son attitude relâchée qu'il dissimulait derrière une assurance et un mépris de façade ? Le simple fait de l'imaginer savoir ces maigres éléments sur cette personnalité qu'il lui dissimulait jalousement l'agaça prodigieusement. Trop surpris et épuisé pour prendre réellement garde à ses émotions, il se contenta de foudroyer Loghan du regard presque comme si c'était de sa faute. D'ailleurs, d'un certain point de vue, on pouvait l'entendre ainsi puisque la présence du garde du corps compliquait sérieusement son utilisation de la magie noire, bien qu'à la base, la responsabilité lui incombait à lui. Les lèvres entrouvertes pour reprendre son souffle erratique, le jeune homme de cilla pratiquement pas, sachant rendre son regard aussi dérangeant et déstabilisant que possible. Sauf que c'était lui qui commettait des imprudences, sauf que c'était lui qui était épuisé au point d'avoir peine à garder les idées claires, sauf que c'était lui qui ramassé sur lui-même offrait la vision d'un jeune homme inquiet, éreinté, presque malade. Ce fut donc lui qui détourna le regard le premier. D'une pression légère sur le bureau, il s'en décolla pour se redresser, conscient que se tenir droit et entretenir les faux-semblants ne serait qu'une tentative ridicule et inefficace pour maintenir l'illusion que tout allait bien. Car non, tout n'allait pas bien. N'importe qui aurait pu s'en apercevoir. Et il ne voulait surtout pas que Loghan lui donne son avis sur la question. D'une main qu'il aurait voulu plus ferme et assurée, il saisit la sacoche qu'il avait l'habitude d'utiliser pour transporter ses notes et le divers matériels utiles à l'enseignement. D'un pas qu'il aurait voulu plus dynamique et plus fluide, il se descendit l'estrade et se dirigea vers la porte en prenant bien soin de ne pas regarder le chien de garde dans les yeux. A tous les coups il verrait les efforts qu'il déployait pour lui mentir et à tous les coups il le lui ferait savoir d'une claque en pleine figure. Pour le moment, Liven était d'une humeur exécrable pour ne pas dire massacrante et il n'était pas certain que Loghan survive à l'une de ses provocations coutumières.


    Lorsqu'il parvint enfin à la hauteur de l'anorexique pour le dépasser, il plaqua sans état-d'âme la sacoche sur la poitrine du punk. Le message était clair : « surtout aucune question, surtout aucune remarque et puisque tu es là autant que tu serves à quelque chose. » Loghan passait dans la seconde du statut de garde du corps à celui de larbin. A présent, Liven n'avait qu'une hâte, fuir le regard perçant de Loghan dans son dos, se soustraire à la moindre explication si tant est qu'il se sentit le devoir d'y répondre, se réfugier dans le silence et dans la solitude...comme toujours. Les mains dans les poches, froissant de fait les bords de sa chemise, il marchait tête baissée, à un rythme nettement moins soutenu que ce dont il avait l'habitude. Seul... comme il pouvait chérir cette idée ! Être seul et ne pas avoir à se justifier, être seul et ne pas avoir à se cacher... mais n'avoir aussi aucune prise à laquelle se raccrocher. Liven ne tarda pas à subir les assauts d'une de ces migraines qui faisaient désormais partie intégrante de son quotidien. Réfléchir, s'énerver, s'épuiser encore davantage... Il n'avait jamais reconnu les limites, il en avait toujours fait beaucoup trop. Comme si se perdre dans le travail, comme si s'acharner sur ce que l'on ne parvenait pas à comprendre pouvait suffire à oublier l'épuisement et l'échec. Ce qui venait d'avoir lieu, ce qu'il avait d'abord qualifier « d'incident », n'était-ce pas plutôt un signal d'alarme ? Et comment devait-il l'interpréter ? Devait-il donner satisfaction à son corps et à ses désirs les plus sombres ? Devait-il prendre le risque de chercher à fuir Loghan dans cet état ? Il n'était pas stupide au point de s'en croire capable. Sauf qu'il ne voyait aucune autre alternative. Se passer de magie noire lui devenait à chaque minute plus insupportable et il ne pouvait pas passer sa vie à craindre d'utiliser la magie conventionnelle. Que devait-il en conclure ? Que devait-il faire pour enrayer l'inéluctable fin qu'il présentait à tout ceci ? Il ne voulait pas céder, il ne voulait pas ressembler à la pourriture qu'il l'avait amené à ce point de non-retour, à Sorel. Ce nom, il l'avait maudit à chaque pointe d'envie, à chaque regret, à chaque cauchemar qui le harcelait. Non. Il ne voulait pas céder. Et pourtant il aspirait à le faire. C'était irresponsable, déraisonnable, incontrôlable. Une part de son esprit était-elle déjà vaincu ? Ou continuait-il de se voiler la face et refusait-il d'accepter le fait qu'il avait peut être déjà basculé ? Liven fronça les sourcils. Quelle certitude pouvait-il encore avoir ? Perclus de contradiction, paradoxal jusque dans ses aspirations, il était en perte de repère. Il était...seul. Non, ce n'était pas la solitude qu'il souhaitait retrouver, c'était la paix qui l'accompagnait dans son souvenir, c'était l'assurance de se faire confiance et de se rassurer contre les autres. Pouvait-il encore se faire confiance ? Ils parvinrent jusque devant l'appartement. Liven colla son épaule au mur et y appuya sa tête, aimant à sentir la pierre froide sous son front brûlant. Il tira ses clefs de sa poche et les lança à Loghan en se dérobant encore une fois à son regard. Et pour cause, comment aurait-il justifier que pour une fois il le laissât ouvrir à sa place ? C'eût été admettre sa faiblesse et sa paresse, il s'y refusa.


    - La ferme et ouvre.


    Liven fut choqué d'entendre sa voix si éteinte, si diminuée, si lasse. C'était à peine si ses cordes vocales avaient daigné prononcer les sons, c'était à peine si ses lèvres avaient articuler ces quelques mots. Sitôt la porte ouverte, il s'engouffra à l'intérieur de l'appartement pour se réfugier immédiatement dans sa chambre. Le dos collé à sa porte, il ne put s'empêcher de trouver son attitude puérile et pathétique. Comme un adolescent vexé il s'enfermait dans sa chambre pour fuir les remontrances, sans avoir dîner, sans même avoir prit la peine et le temps de remettre un peu d'ordre dans le bazar anarchique que Loghan semblait vénérer. Évidemment, ce n'est pas comme s'il avait de l'appétit, et ce n'était pas comme s'il avait l'énergie d'entretenir ses manies maladives. Simplement pour la forme, il aurait du le faire. Simplement, pour s'empêcher de se calfeutrer à double tour en compagnie de ses doutes, de ses regrets et de ses souffrances. Liven se laissa glissé au sol, incapable de se maintenir debout. Par lâcheté ou par fatigue ? Abandonnait-il ? Les genoux remontés, il y appuya ses coudes, réalisant l'affleurement de ses os sous la peau. A quoi était-il rendu ? Ce n'était pas cette vie à laquelle il avait aspiré. Ce n'était pas cette torture constante, aussi douloureuse que la migraine qui semblait serrer sa tête dans un étau. Ce n'était pas cet isolement peut être plus dangereux encore que le contact de ses pairs qu'il avait tant méprisé et tant haïs sur la base de son jugement hâtif d'adolescent. Il se passa la main dans ses cheveux secs avant de les retirer en réalisant que sa pression sur son crane ne faisait qu'intensifier la douleur. Il voulait que ça cesse, il voulait que les choses redeviennent comme autrefois, quand il était encore idéaliste, quand il était encore si sûr de lui, quand il était encore...quelqu'un de bien. Les yeux entrouverts, Liven contempla les lattes du parquets sombres.


    - ...qu'est ce qui me prend ?



    Lourdeau et maladroit quand il était habituellement agile et véloce, son corps se déplia et ses longues jambes le menèrent malgré elle jusqu'à son lit où il s'assit avant d'ouvrir le tiroir de la table de chevet. Ses longs doigts y farfouillèrent un moment dans la pénombre à peine éclairée par la lumière de la lune qui filtrait au travers des rideaux. Puis, ils en tirèrent une boite avant d'en extirper deux cachets blancs que Liven avala prestement. Il se les était fait prescrire pour calmer les migraines mais il doutait sérieusement de leur efficacité. Les prendre était devenu une ridicule habitude, presqu'un rituel. Il entreprit de se déshabiller machinalement mais n'eut pas le courage d'achever l'effort de normalité. Après tout qui s'indignerait qu'il ait dormi en ne gardant que son jean ? Gabriel lorsqu'il viendrait le réveiller ? Loghan qui le voyait presque tous les jours sortir de sa chambre ainsi ? Isuzu qui ne passait jamais à l'Académie ? Arya pour une visite surprise ? Sabbat pour... ouais, Sabbat s'indignerait surement mais ce que son avis comptait... Liven sourit en pensant de la sorte. La connaissant, la genette ne rentrerait qu'au petit matin, gavée des insectes succulents qu'elle aura pu surprendre dans le parc du domaine. Elle aura aussi oublié leur dispute, il pourra se confier à elle de vive voix. Il voulait sentir son pelage doux sous ses doigts et non se contenter d'une discussion impersonnelle qui exigerait de surcroit une connexion et donc la connaissance absolue de ses pensées par son familier. Il devrait attendre le matin. S'il prit le temps d'enlever sa montre, Liven bascula sur dos sans être dépossédé des deux bracelets de cuir attachés à son poignet gauche, pas plus que des deux colliers faits discrets qui finalisaient son apparence générale. Les yeux rivés au plafond, parfaitement réveillé alors qu'il n'aspirait qu'au sommeil et à la tranquillité, il envoya balader ses chaussures dans un coin, bientôt rejointes par les chaussettes. La ceinture connue le même sort juste après que Liven ait marqué un temps d'hésitation en réalisant l'espace qui séparait son pantalon de sa taille. S'il n'excédait pas la largeur d'une main en tirant un peu sur le tissu, c'était tout de même davantage que la semaine précédente. Peut être que sauter ce repas-ci n'avait pas été une idée très brillante. Là encore il eut la sensation d'un signal d'alarme. Mettait-il sa santé en danger ?


    Il se tourna de côté sur son lit, un bras passé sous sa tête moins douloureuse, comme si les cachets qu'il avait prit commençaient à montrer de maigres résultats. Le drap frais sur sa peau brûlante lui fit du bien. Une douche eut été la bienvenue mais il était hors de question qu'il traverse le salon. En fronçant les sourcils devant cette constatation il maudit Loghan une nouvelle fois. Il faut avouer qu'il était tout de même incroyable qu'il ne puisse circuler librement dans son propre appartement. Trois heures durant, il ne cessa de chercher le sommeil, incapable pour autant de s'empêcher de réfléchir à cette dépendance à la magie noire qui commençait presque à l'obséder. Trois heures d'épuisement intolérable où il ne parvint pas à s'endormir. Trois heures passées dans la solitude et l'ennui à se tourner et se retourner dans lit, à sentir ses muscles courbaturés appelés au repos, à sentir son esprit éreinté appelé à l'oubli. En réalité, il n'était pas tout à fait honnête à songer de la sorte. Depuis l'invasion vampirique, Liven n'avait plus connu une nuit de tranquillité, une nuit de sommeil qui fut parfaitement réparatrice. Depuis l'invasion vampirique, il ne cessait de se battre contre l'insomnie mais une fois terrassé par la fatigue et endormi, les cauchemars prenaient le relais de ses tortures. Il se réveillait alors, pour essayer de se rendormir, parfois pour se réveiller à nouveau. La nuit venue n'était qu'un supplice qu'il redoutait toute la journée malgré ses efforts pour se raisonner et se convaincre que seules ses craintes infondées étaient les responsables de ses troubles du sommeil. Sauf qu'il savait pertinemment que ce n'était pas le cas... ou du moins pas ces craintes-ci, mais d'autres, bien plus profondes, bien plus enfouies, bien plus secrètes et ténébreuses. Lorsque ses yeux bouffis de fatigue se fermèrent enfin, sa montre affichait 23h18, cela faisait simplement un peu moins de dix-neuf heures qu'il était réveillé.


    La pièce est petite, basse de plafond, sans ouverture vers l'extérieure. Les murs sont en pierre, une pierre de mauvaise facture. C'est un sous-sol. Dans un coin, l'humidité a fait pousser une algue verte. Dans un autre, la terre sèche a filtré entre les pierres et forme un amas de poussière. L'une des deux entrées a été barricadée de façon sommaire à l'aide de planches, de clous, d'éboulis en tout genre. L'autre est fermée par une vieille porte de bois vermoulu, la serrure est rouillé et les gonds grincent sombrement. Les gonds grincent lorsque la porte s'ouvre, lorsqu'il entre, lorsqu'il le fait entrer. Les gonds grincent longuement, affreusement, monstrueusement. Soudain la porte se referme avec une violence surprenante, le son claque. Liven se tourne vers les silhouettes des deux hommes qui viennent d'entrer. Il sait qu'il joue son propre rôle, il sait ce qu'il va se passer, il sait qu'il ne peut rien faire pour l'en empêcher. L'angoisse lui monte au cœur. Une angoisse naïve qui ne prend pas la mesure de l'atrocité qu'on va lui demander de commettre, qu'il va commettre... Ils s'avancent à la lumière, cette lumière blafarde et froide qui révèle le visage du plus grand des deux. C'est un jeune homme aux traits taillés à la serpe, son teint blanc contraste vigoureusement avec ses cheveux noirs et lisses qu'il porte mi-long. Ses lèvres fines s'étirent en un sourire malsain mais cela n'enlève rien à la beauté de ses traits. C'est vrai, Sorel est beau. Aussi perfide et monstrueux qu'il semblait charmant et élégant, aussi fourbe et sadique qu'il paraissait calme et fascinant. Il pousse le deuxième homme devant lui comme une lionne ramènerait une proie à son petit. Son sourire s'élargit, il s'amuse de l'incompréhension de Liven. Il s'en est toujours amusé. D'un geste magistral, il retire la capuche qui couvrait le visage de son prisonnier dont les mains sont liées dans le dos. Sauf que ce n'est pas un prisonnier, c'est une prisonnière. Elle est relativement jeune. Peut être une trentaine d'année. Elle n'est pas vraiment belle mais elle a du charme. Son visage est trop rond peut être, son nez trop fin, ses cheveux sont trop claires pour son teint mat, son maquillage peut être un peu trop tapageur. Liven se détourne avec indifférence de son regard paniqué, de ses lèvres rendues muettes par un sort de Sorel qui s'agitent malgré tout pour former des mots qui ne naîtront jamais. Il fixe les yeux de Sorel, des yeux qui l'avaient toujours effrayé, des yeux qui l'avaient toujours fascinés. Ils sont bleus. Non, en fait ils sont plus que cela. Ils sont d'un bleu glacial, très clair, limpide, scintillant, proprement hypnotisants. Ils sont durs et froids, sévères et intransigeants, dérangeants et intrigants. Il ouvre la bouche, ne prononce que deux mots. Liven se fige, interdit. Non, il ne le fera. On ne tue pas des innocents par simple caprice. Croit-il qu'il est son larbin ? Croit-il qu'il peut lui ordonner n'importe quoi ? Croit-il qu'il lui obéira ? La douleur pulse soudain de sa nuque jusqu'au bas de son dos, Sorel vient de l'attraper brutalement tout en lui lançant un sortilège de magie noire, l'un de ses favoris pour le faire céder. C'est douloureux, atrocement douloureux, suffisamment pour que Liven perde connaissance.


    Il se réveille un peu plus tard, la femme est assise dans un coin et pleure silencieusement. Elle semble résignée à son sort. Liven se relève, il fait sacrément froid et il a encore sacrément mal. Là, dans la seconde, il voudrait tuer Sorel. L'autre le regarde, infiniment méprisant. Il ouvre la bouche, répète ces deux horribles mots. Liven le nargue, le défi presque. Mais il ne le fait pas pour la gloire, il ne le fait pas pour sauver cette femme, il le fait pour le plaisir de se mesurer à Sorel, pour voir jusqu'où il était capable de lui tenir tête, pour voir l'étincelle d'intérêt que cet espèce de pourriture peut lui porter. Parce que cette espèce de pourriture est plus forte que lui, parce qu'il l'admire. Sorel le sait, il sourit en coin et le provoque. C'est au tour de Liven de sourire. Un sourire hautain en réponse à la boutade, un sourire lourd, trop lourd de conséquences. Liven fait face à la jeune femme, il s'agenouille. Il la regarde comme un intéressant sujet d'exercice, il trouve tous les prétextes à lui enlever son humanité. D'ailleurs, ne fait-il pas cela pour l'intérêt générale ? Pourquoi s'encombrerait-il de toute autre considération qui freinerait son ambition ? C'est ce que Sorel lui dit. Son mentor passe aux explications techniques, Liven l'interrompe et le questionne. La jeune femme n'en est plus une. Elle a froid, elle a peur, elle proprement terrifiée mais aucun des deux hommes qui la regardent ne la voit elle. Peut être a-t-elle une famille, peut être a-t-elle des enfants... ils s'en fichent, ça ne les intéresse pas. Tout ce qui les intéresse c'est son potentiel de magas... et sa vie. Sorel s'adosse au mur, tout prêt, il surveille son élève un peu trop impétueux et négligent. La femme ferme les yeux mais contrairement à tout ce qu'elle pouvait attendre, Sorel la libère des sorts qui entravaient les siens, des liens qui entravaient ses mains. Elle est perdue, elle est encore plus effrayée par cet inconnu que par la mort à laquelle elle s'était résigné. Liven le voit, il s'en amuse. Il se demande vaguement ce qu'il ferait à sa place mais Sorel le ramène à la réalité. Il ne lui avait dit que deux mots : « Tue-la ». Restait à le faire de la manière dont il l'ordonnait. Liven est trop lent, elle le repousse violemment et se précipite sur la porte...close. Sorel le sermonne, Liven se reprend. Soudain, il doit faire face à une tentative d'attaque, dommage pour elle qu'il soit si doué à repérer la confection des sorts. Il heurte sa volonté à celle décuplée par la peur de la jeune femme, de la cible. Le choc la surprend et elle abandonne trop vite. Sorel lui dit d'attendre et de recommencer mais il n'a aucune envie de l'écouter. Il veut simplement obtenir le résultat voulu le plus rapidement possible. Liven force encore, ressent son énergie qu'il écrase de la sienne. A un moment donné, il sent le passage où son énergie commence à ne plus avoir d'importance, où un autre champ de possible l'attend. Surpris, il s'arrête. Sorel se tait, il le laisse jouer. La jeune femme a glissé au sol, secouée de tremblements. Liven part en guette d'une indication d'un regard, Sorel lui dit de continuer. Alors, il continue... il refait une dizaine de tentatives avant d'y parvenir, à un degré infime. Maintenant il réalise combien la magie traditionnelle est limitée, combien la puissance qu'il pourrait acquérir surpasserait toutes les autres. Dire que Sorel la maîtrise...


    Le jeune homme pose sa main sur son épaule, glisse un murmure à son oreille. L'un de ces murmures glaçants et effroyables qui remplissent Liven de crainte. Puis Sorel s'écarte. La jeune femme est prostrée, épuisée, misérable devant la porte. Liven la plaque au mur par la simple volonté de son esprit, puis, il essaye les possibilités. Il ne frémit ni au sang qui ruisselle où vient tâcher son propre visage, ni aux hurlements qu'elle pousse et qui résonnent dans la petite salle. Sang... tout est sang. Il traque la magie noire qu'il parvient à atteindre et qui l'abandonne à nouveau, par à coups, comme s'il ne parvenait pas à trouver le juste milieu. Il débute, il est encore hésitant, c'est normal. Liven ne s'arrête pas, même après qu'elle ait perdu connaissance, même après qu'elle soit morte, même après qu'il contemple son carnage d'un œil intéressé et surpris. Surpris que ce soit terminé si vite. La magie noire le quitte, il ne comprend pas pourquoi, il n'a pas tout compris. Il se tourne vers Sorel, frustré. Son mentor se dirige vers la porte, fait entrer une autre personne. C'est un homme cette fois. Ça ne fait aucune différence, c'est simplement un cobaye pour qu'il puisse tester sa puissance. Liven n'hésite pas cette fois-ci, il ne tergiverse pas. La vérité... La vérité c'est qu'il aime ça. La torture n'est que la partie désagréable de l'exercice. Le plus intéressant reste la maitrise qu'il lui reste à acquérir. Il en frémirait presque d'excitation. La vérité, c'est qu'il ne vaut pas mieux que Sorel. A son oreille le chuchotement du jeune homme se fait pressant : « réessaie ».


    Cri, brutal, soudain, douloureux, atroce. Un cri qui se retrouva presque immédiatement étouffée par l'oreiller dans lequel Liven enfouit son visage. Non... Non... NON ! Il sentit son corps secoué de tremblements violents et incontrôlables, il gémit en revoyant les images se succéder comme si elles étaient réelles. Contre son visage, il serra son oreiller jusqu'à en avoir presque du mal à respirer. Non... Il avait presque eut l'impression d'y être à nouveau, il avait presque pu sentir l'affreuse odeur du sang, il avait presque pu ressentir le plaisir qu'il y avait pris. Non... Il sentit sa poitrine se soulever au rythme de sanglots muets, la sueur glacées perler sur sa peau nue, les larmes d'effroi couler de ses yeux clos. Non... pas encore. Pas encore ce rêve-ci, ce cauchemar qu'il ne supportait plus de subir. C'était encore pire d'y assister en spectateur, c'était encore pire d'y assister en se voyant dans la peau de l'assassin, c'était encore pire que tout ce qu'on pouvait imaginer. Liven se calma lentement, très lentement. Loghan avait du l'entendre. Il l'entendait toutes les nuits ou presque. Il ne devait même plus en être étonné. La respiration saccadée, Liven se redressa sur son lit pour passer en position assise. Un bref regard à sa montre lui appris qu'il était une heure trente du matin. Chancelant, il se leva, atteignit la porte sans trop savoir comment. Ses oreilles résonnaient encore des hurlements, ses narines sentaient encore l'humidité et le sang. Il se sentit sur le point de vomir. Il ouvrit rapidement la porte, se coula dans le salon avant de disparaître dans la salle de bain attenante à la chambre. Non... Il revoyait le visage de la jeune femme aussi distinctement que si elle s'était retrouvée devant lui. Comment avait-il pu détourner le regard de ses yeux terrorisés ? Comment avait-il pu ignorer son appel à l'aide ? Comment avait-il pu faire...ça ? Liven succomba à la nausée, sentant douloureusement son estomac vide se contracter pour cracher le liquide infâme qu'il comptenait. Il appuya sur la chasse d'eau en se redressant lentement, éprouvé. Une main sur le lavabo pour s'aider à se maintenir debout, il tendit l'autre vers la porte pour en tourner le verrou. Puis il se retourna pour éclabousser son visage d'eau glacée, se passer le jet sur le crâne. Pour passer ses bras même sous l'eau claire qui l'apaisait. Puis, lentement, le visage encore dégoulinant, il releva la tête pour regarder son reflet. Il était livide, il était visiblement effrayé, mais aucun de ces détails ne retinrent son attention. La seule chose qu'il vit furent ses yeux. Des yeux d'un bleu glacial, d'une clarté effrayante... Des yeux froids, durs et brillants. Des yeux... Ses yeux... Liven se remit à trembler en baissant la tête au dessus du lavabo et fermant les yeux. Il se détestait, il se dégoutait. Il ne parvenait pas à chasser ces images de son esprit. Il ne parvenait pas à oublier un passé trop lourd, trop douloureux, trop insupportable. Il avait eu tord, la fin ne justifiait pas les moyens, pas ces moyens, pas cette violence gratuite, cette injustice criante, cette monstruosité vers laquelle il s'était laissé entrainer.


    D'une main hésitante, il finit par saisir une serviette avec laquelle il s'essuya en ayant plus ou moins conscience que c'était terminé, que ce n'était qu'un rêve. Sauf que c'était bien plus... Il ébouriffa négligemment ses cheveux devenus châtain clair puis laissa la serviette autour de sa nuque avant de retirer le verrou de la porte. Un rêve, un simple mauvais rêve. Il n'avait qu'à se rendormir. Tout cela, c'était loin maintenant, loin derrière lui. Inutile, ces mots qu'il se répétait lui semblaient ne plus avoir le moindre sens. Inutile, il laissa retomber son front contre le bois de la porte. Putain, mais qu'est ce qu'il faisait ?! Il savait de quoi il avait été capable, et pourtant il jouait encore avec le feu ? Il allait retourner se coucher et sitôt qu'il le pourrait il irait recommencer à s'essayer à la magie noire ? Ses yeux se fermèrent brutalement, ses sourcils se froncèrent, sa respiration redevint irrégulière. N'avait-il pas commis suffisamment d'erreurs ? N'avait-il pas commis suffisamment d'atrocités ? Trop d'horreurs commises et trop peu admises, trop de souffrances, trop de remords. Liven recula sans rouvrir les yeux, s'aidant du lavabo pour se repérer. Son dos finit par rencontrer le carrelage froid de l'autre côté, il se laissa glisser au sol. Avait-il oublié ? Ses cauchemars ne lui rappelaient-ils pas suffisamment souvent ce qu'il avait fait ? Ce qu'il avait même fait sciemment ? Liven prit une grande inspiration hachée. Il se détestait, il avait cédé à ses instincts les plus bas et les plus vils avant de céder à la magie noire. La souffrance qu'il connaissait à présent n'était que le juste retour des choses, un prix qu'il devait accepter en silence et sans se plaindre s'il voulait un jour être capable de se pardonner. Il se dégoutait. C'était un être méprisable qui se cachait sous des dehors d'altruisme et d'héroïsme. Comment avait-il pu supporter de vivre si longtemps avec ce poids sur les épaules ? Comment pouvait-il accepter d'ignorer des pans entiers de sa vie qui justifieraient sans fois sa propre mort ? Les genoux relevés, il posa ses coudes sur ces-derniers avant d'apposer ses paumes contre ses yeux, les doigts levés au-dessus de son front. Il était ignoble et pitoyable. Son torse se soulevait au rythme d'une respiration irrégulière qui en devenait presque douloureuse. Le tout dans un silence parfait. Comment pourrait-il tolérer que Loghan sache exactement de quoi il retournait ? Comment pourrait-il sauvegarder un minimum d'espoir et de fierté si ce type devait être au courant ? Si n'importe qui devait être au courant... Non, c'était trop, c'était trop dur. Il retint ses larmes sans savoir où il en trouvait la force. Surtout ne pas se poser de question, ne rien penser d'autre qu'au fait que c'était terminé. Sauf que les images ne disparaissaient pas aussi aisément, sauf que les hurlements ne s'évanouissaient pas en parfaite impunité, sauf qu'il serait parfaitement injuste qu'il s'en sorte aussi facilement. Liven n'aspirait qu'à fuir cette torture, pourtant il voulait la subir. Pour se punir, pour se repentir, pour se rappeler aussi ce qu'il devait éviter à tout prix. Il n'aspirait qu'à la tranquillité de l'esprit et savait qu'elle ne pouvait lui être offerte. Il n'aspirait qu'à oublier ce dont il se rappellerait toute sa vie. Son corps se détendit lentement. Il devait subir tout ça, il devait avoir mal, au plus profond de lui pour excuser et compenser toutes les fois où il avait enfoui cette douleur, où il l'avait méprisé.


    Liven resta un long moment ainsi prostré, livré à ses propres craintes, à ses propres regrets, conscient que jamais il ne parviendrait à les effacer. D'ailleurs, il n'était plus convaincu de vouloir le faire. Il n'avait plus aucune certitude. Il ne savait même plus pour quelle raison il lui faudrait se lever d'ici quelques heures. Liven savait qu'il avait mérité ce qu'il lui arrivait. Malgré tout, il ne pouvait s'empêcher de vouloir s'y défiler. Il ne pouvait s'empêcher de souhaiter que ça ne soit jamais arrivé. Dire qu'en un an seulement sa vie avait basculé. Il voulut se lever, regagner sa chambre, n'en trouva pas la force. Oubliant qu'il avait déverrouillé la porte, il se crut à l'abri. Juste attendre, attendre de pouvoir se supporter à nouveau, attendre que tout finisse un jour ou l'autre, attendre jusqu'à la nuit prochaine où un cauchemar peut être moins violent le réveillerait à son tour. Liven posa son front sur ses genoux tandis que ses bras entouraient ses jambes. Comme lorsqu'il n'était qu'un adolescent et qu'il songeait à ce double meurtre qu'il avait commis par accident. En comparaison sa peine d'alors lui paraissait négligeable. Peut être n'avait-il pas changé au fond. Il répétait les mêmes schémas, ne sachant que détruire, à longueur de temps. ...Que devait-il faire ? Il n'avait pas la réponse à cette question, personne ne l'avait. Il revoyait le sang, il s'imaginait que la salle de bain en était pleine, il s'imaginait Sorel dans son temps distillant son poison, ses paroles doucereuses qui l'avaient brisé. Liven s'abandonna à sa détresse sans garde fou auquel se raccrocher, comme s'il chutait irréversiblement dans un abîme trop profond et trop sombre pour que quiconque vienne le chercher. Il voulait être seul. Seul pour souffrir en silence, seul pour ne pas blesser les autres, seul pour ne pas se blesser lui-même. Mais vraiment, cela faisait trop mal...




AGAIN
« Non desistas, non exieris »





FLOODER DANS UNE PARTIE HORS FLOOD C'EST MAL !!!!!!
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Loghan Akalenkov
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Maison/Métier : Chasseur de Primes ; Fraîchement assigné comme Garde du Corps auprès de Liven Reaves.
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Familier : Samhain, tortue (on sent que ça va plaire à un certain Gaby).(Ledit Gaby n'est pas du tout content, sa vengeance sera terrible! è_é)
Date d'inscription : 08/02/2010

MessageSujet: Re: Cauchemar [PV : Loghan]   Lun 16 Aoû 2010 - 18:41

    Loghan regarda d’un air distrait les élèves sortirent de la salle de classe. Adossé contre le mur, juste à côté de la porte, il posa ses yeux de pâle acier sur les têtes juvéniles qui passèrent devant lui sans le remarquer. Deux garçons chahutaient à grand bruit, certains élèves parlaient avec animation, d’autres semblaient plongés dans d’intenses réflexions, et quelques uns semblaient s’ennuyer ferme. Typique. Toujours les mêmes têtes, toujours les mêmes réactions. Les mains glissées dans les poches de son jeans élimé, le garde du corps atypique adressa un sourire avenant à un jeune garçon aux cheveux étrangement décolorés qui tourna la tête vers lui ; sauf que le dit gamin détourna le regard d’un air ostentatoirement méprisant, et Loghan se retrouva à sourire tout seul de manière idiote. Sale gosse. Bon, ce n’était pas comme s’il n’avait pas l’habitude. Au départ, on le regardait avec curiosité. Parce qu’il n’était ni élève, ni professeur, mais qu’il était souvent là, à attendre devant une salle de classe. On le regardait parfois avec méfiance, aussi, parce que son accoutrement n’était pas des plus habituels ; et puis, un grand type trop maigre avec des habits déchirés, des bagues énormes, des multiples piercings aux oreilles et des bracelets aux affreux pics en métal, avec un maquillage outrancier et surtout, surtout, des cheveux étonnamment bleus, forcément, çà attirait aussi bien les curiosités que l’incrédulité. Et finalement, l’indifférence avait remplacé la méfiance. On avait pris l’habitude de voir cette silhouette dégingandé dans les couloirs, et on s’était vite intéressé à autre chose, l’insouciance régissant l’existence de la plupart de tous ces jeunes. Et à vrai dire, Loghan ne s’en offusquait pas. Peu lui importait d’être ignoré, en vérité. Le pied qu’il avait collé contre le mur, derrière lui, se reposa sur le sol, doucement, et les chaînettes qui décoraient la botte noire tintèrent légèrement. Comme d’habitude, Loghan arborait une tenue qui lui conférait bien souvent cette fameuse étiquette de punk aux yeux des autres. Un jeans clair et trop usé qui cachait très mal la maigreur de ses jambes, des chaînes qui pendaient de la ceinture, à la boucle en forme de tête de mort. Un pull noir tout simple, mais qui avait la fâcheuse tendance à lui dénuder partiellement une épaule, et qu’il remontait sans arrêt d’un geste machinal. Toujours ces bagues énormes autour des doigts, ces épais bracelets qui recouvraient les poignets trop maigres, ce minuscule pendentif en forme de croix terrienne qu’il gardait toujours autour du cou, et qui s’était glissé présentement sous le pull. Cette éternelle chevelure azurée, en bataille, et cet habituel maquillage noir autour des yeux pâles. Une tenue habituelle, oui, somme toute.

    Il sentit cette perception dans l’air, infime mais pourtant reconnaissable de nature. Ce fut rapide, fugace ; une simple étincelle dans un puits d’obscurité. Le garde du corps n’était pas très porté sur la magie, il préférait bien mieux se servir des armes à feu purement terriennes, parce qu’il était beaucoup plus à l’aise avec. Cependant, il n’était pas un nomag, et il était parfaitement capable de reconnaître cette chose dans l’air, aussi infime soit-elle ; surtout que ce n’était pas de la magie normale, présentement, et son intuition n’était pas à refaire. Pourtant, ce fut si fugace et éphémère qu’il se demanda pendant une seconde s’il n’avait pas complètement halluciné. Mais peu importait, en vérité. Le jeune chasseur de primes se planta dans l’embrasure de la porte laissée ouverte au moment où Liven Reaves posait les mains sur son bureau, dans une attitude qui semblait dénoter une certaine fatigue. Loghan appuya son épaule contre l’encadrement de la porte, puis son crâne, les yeux rivés sur celui qu’il devait officiellement protéger depuis quelques mois. Bras tendus, dos rond, tête baissée. Dans le silence qui planait, on entendait parfaitement que la respiration du blond était plus accélérée que la normale. Sans bouger ni prononcer un mot, Loghan balada son regard sur Liven qu’il voyait de profil. Sur cette silhouette séduisante qui pliait sous le poids de la fatigue, sur ces avant-bras déliés, ces épaules fières mais pourtant présentement voûtées, sur cette gorge sculpturale, ces cheveux ternes, cet éclair bleu qui jaillissait entre les paupières fermées puis ouvertes à intervalles plus ou moins réguliers, sur ce visage qui avait changé sans pour autant perdre de son charme, sur les joues creusées, les traits tirés, les cernes marquées ; nul doute, la fatigue s’insinuait dans le corps du professeur à l’instar d’un poison mortel, et cela se voyait. Il semblait avoir perdu du poids. Non, il avait perdu du poids. Loghan était d’une perspicacité proprement affolante, et ses yeux acérés d’anorexique remarquaient ces changements corporels, même infimes, avec facilité. Oui, Liven Reaves était fatigué. Aux limites de l’épuisement peut-être, même. Et çà se voyait.

    Le garde du corps ne manifesta aucune surprise lorsque Liven tourna la tête vers lui, le remarquant enfin. Il fit un léger sourire, tout au plus, en redressant la tête avec lenteur, toujours sans rien dire. Parce qu’il n’y avait rien à dire. Ou si, justement, il y avait énormément de choses à dire. Mais ce n’était certainement pas le moment. Et on n’accablait pas Liven Reaves de faits, de remontrances ou de conseils appuyés comme si on demandait l’heure, soyons sérieux. Surtout que de son état, le concerné devait en être le premier conscient. Ce qui ne l’empêchait visiblement pas de s’accabler de travail, encore et encore. Il se voyait, parfois. Le chaos de ses pensées, l’entrelacs de ses émotions. Dans ses yeux, dans ces yeux d’un bleu qui défiait toutes les lois de la nature. La volonté, l’intransigeance, les doutes, l’angoisse, la force, la faiblesse, le… manque, incommensurable et indéfinissable. Un éclair, et la porte se refermait, et l’assurance reprenait le dessus, et le mépris redevenait une arme, et les yeux devenus inquisiteurs vous ordonnaient de vous tenir à distance, de ne rien deviner. Sauf que Loghan, aidé de son éternelle amie la perspicacité, était doué pour çà, deviner. Voir. Comprendre. Liven le fixa, et il ne s’en offusqua pas, il patienta ; il ne soutenait pas le regard de l’autre, il le recevait à sa juste valeur. Aucune lueur de défi dans ses iris de pâle acier, aucune gêne, juste cette tranquillité éternelle, cette impression de tout savoir sans rien dire. Il décolla son épaule de l’encadrement de la porte et suivit Liven des yeux, lorsque ce dernier descendit de l’estrade pour se diriger vers la sortie. Il ne fit aucun commentaire au sujet de la sacoche que le blond lui plaqua sur la poitrine, comme s’il n’était qu’un vulgaire larbin ; un fin sourire étira le coin de ses lèvres, et il leva le bras pour attraper la dite sacoche, avant de se retourner pour emboîter le pas au jeune homme, docilement.

    Comme à l’accoutumée, le regard de Loghan se ficha dans la nuque de Liven qui marchait devant. Le pas de ce dernier était d’ailleurs moins dynamique qu’il aurait pu l’être avant. Avant… avant quoi ? Avant cette fatigue, avant cet acharnement au travail, avant çà. Peut-être que son regard se fit un rien plus dur, peut-être qu’une lueur subtile de remontrance s’alluma dans ses prunelles, alors qu’il fixait toujours le dos du blond, mais il n’y prit pas garde. Il stoppa à quelques pas de la porte de l’appartement, soudain assez perplexe, alors que Liven collait son épaule et sa tête au mur, comme s’il trouvait en ce dernier un appui tangible et nécessaire. Puis Loghan haussa un sourcil, lorsqu’il réceptionna les clés d’un geste adroit de la main. « La ferme et ouvre » ? Voilà qui… sortait de l’ordinaire. Oh, la délicatesse et la courtoisie des paroles concises de monsieur ne sortaient pas de l’ordinaire, non ; c’était le fait qu’il n’ouvrât pas lui-même. Et ce manque de force, dans la voix, également. Les sourcils légèrement froncés, Loghan s’approcha de la porte pour insérer la clé dans la serrure, tourna la poignée et poussa le battant d’une main avant de laisser Liven passer. Il garda les sourcils froncés, alors qu’il voyait ce dernier traverser l’appartement pour s’enfermer immédiatement dans sa chambre. Pourquoi avait-il la stupide impression d’être un père qui devait supporter l’attitude revêche d’un fils en pleine crise d’adolescence ? Poussant un soupir, le jeune chasseur de primes referma la porte d’entrée à clé et s’avança dans le salon pour déposer la sacoche et le trousseau sur la table. Il squattait l’appartement de Liven depuis un bon moment, maintenant. Il était son garde du corps, après tout, il devait donc littéralement lui coller aux basques. Loghan jeta un coup d’œil à l’heure, fronça les sourcils à nouveau en se demandant si Liven comptait dîner ou non. A tous les coups, c’était non. Le garde du corps se demanda un instant s’il ne ferait pas mieux d’aller toquer à la porte de sa chambre et insister pour qu’il mange. Son état de fatigue était déjà tel qu’il en paraissait malade, mieux valait ne pas empirer les choses, non ? Certes. Sauf que Loghan se ravisa. Ce soir… Non, ce soir, ce n’était pas le bon soir. Visiblement, Liven ne comptait pas sortir de la chambre. Alors il ne sortirait pas, c’était sûr.

    Loghan fit quelques pas dans la pièce principale de l’appartement et s’affala tout naturellement sur le canapé dont il avait pris possession depuis son installation. C’était ici qu’il dormait ; il aimait dormir sur les canapés, depuis longtemps, sans qu’il comprenne réellement pourquoi. Et en l’occurrence, ici, il n’avait pas trop le choix, de toutes façons. Le jeune punk replia ses longues jambes pour s’assoir en tailleur, repoussa négligemment une couverture au bout du canapé où plusieurs vêtements s’entassaient pêle-mêle. Il se pencha en avant, et tendit le bras vers la petite table où un désordre monstre s’étalait de part en part. Il fit tomber une canette vide par mégarde, étouffa un juron, poussa une pile de bouquins, rattrapa l’exemplaire du Gamazine qui se trouvait au sommet et qui faillit tomber, effleura de la main des feuilles froissées et chercha dans le fouillis de colliers, de bracelets et de bagues pour extirper le cendrier de petite taille qui était enseveli dessous. Il savait que Liven ne supportait pas qu’on empeste l’air de son espace vital avec de la fumée de cigarette, mais à chaque fois qu’il le pouvait, Loghan s’en grillait une. Il fouilla dans la poche d’un jeans qui traînait sur le canapé, en extirpa un paquet de cigarettes écrasé, puis se leva du canapé pour se diriger lestement vers une fenêtre. Il l’ouvrit en grand, s’adossa contre le bord, et là, la main en paravent, alluma une cigarette à l’aide du briquet qui traînait dans une de ses poches. Il inspira une première bouffée de fumée, bascula légèrement la tête en arrière, cligna des yeux, puis redressa le menton pour balader son regard sur la pièce tout en fumant. Liven exécrait également le désordre, mais Loghan était l’exemple même du type désordonné, justement. Oh, il lui arrivait d’étendre une couverture sur le canapé pour cacher tant bien que mal le désordre qui s’y trouvait, mais çà ne trompait personne. Il détestait ranger, et comme un adolescent, il poussait des soupirs bruyants avant de s’affaler d’un air boudeur sur le canapé, lorsque Liven lui ordonnait de ranger son bordel. Il esquissa un léger sourire en y pensant, fit tomber la cendre en tapotant l’index sur la cigarette. Les jambes croisées, un coude appuyé sur le rebord de la fenêtre, il resta là un moment ; puis écrasa la cigarette dans le cendrier, referma la fenêtre et s’en retourna sur le canapé. Là, il s’occuperait peut-être avec un bouquin ou quelques articles étranges du Gamazine, avant de dormir. Comme toujours. Il ne mangerait pas non plus, non. Evidemment.

    Le cri qui déchira l’air le fit sursauter.

    Il était habitué, pourtant. Mais cela n’empêchait pas ses épaules de faire un soubresaut, à chaque fois, et il ouvrait instantanément les yeux, sortait brutalement du sommeil, étouffait un juron entre ses dents. Allongé sur le canapé, la tête posée sur un coussin, un bras replié près du visage et les jambes empêtrées dans la couverture, il ne bougea pas d’un pouce et tendit l’oreille. D’abord le silence, qui revenait et qui paraissait maintenant pesant ; puis la porte, qui s’ouvrait, qui se refermait, et une autre, qu’on ouvrait et qu’on refermait également. Loghan leva les yeux sur le cadran lumineux de l’heure - une heure trente. Il retint un soupir, ne bougea toujours pas. A quand remontait la dernière nuit où il avait pu dormir d’une traite, sans se faire réveiller par un hurlement déchirant de Liven ? Il ne savait même plus. Il se passa la main sur le visage, lentement ; indécis, il hésita. Le silence était bourdonnant. Il avait pris l’habitude de faire semblant de dormir, dans ces cas-là, et ne bougeait pas. Mais à force… Soupir, bas. Il savait ce qu’il y avait. Il avait compris. Il avait compris, pour la fatigue, pour la couleur des yeux, pour le manque. Il avait compris, mais il n’avait rien dit. Ni au concerné, ni au Conseil. Non, ses rapports ne faisaient même pas mention des moments où la Bête lui faisait faux-bon pour disparaître il ne savait où. Il ne remplissait pas son rôle officieux d’espion. Pourquoi ? Bonne question. Il ne savait pas trop lui-même. Il l’aimait bien, Liven, en fait. Cà devait être pour çà, peut-être. Loghan resta immobile encore un instant, puis prit finalement une décision. Il tira sur la couverture, se redressa en position assise, posa ses pieds nus sur le sol froid. Il dormait toujours avec un jeans, et il gardait ses bracelets, ses bagues, ses chaînettes. Un colt reposait sous le coussin, et l’autre dormait sur la table basse à côté d’un verre vide. Il n’y toucha pas, tira sur le t-shirt gris trop grand qu’il portait, se cogna un orteil dans la petite table en se relevant et finit par traverser la pièce pour se poster devant la porte de la salle de bains. Là, il hésita quelques secondes, puis leva une main pour assener deux coups légers mais audibles à la porte, avec une bague trop grosse qu’il portait à l’index.

    - Liven ?

    Sa voix lui parut décalée dans le silence assourdissant qui régnait. Il attendit un instant, même s’il savait que le blond ne lui répondrait pas, baissa la tête et posa doucement la main sur la poignée.

    - J’entre.

    Ce n’était pas fermé à clé. Et quand bien même la serrure l’aurait été, le garde du corps aurait su la crocheter sans problème. Loghan ouvrit la porte, poussa le battant pour entrer le plus silencieusement possible, se glissa dans le salle de bains. Liven était assis parterre, le dos contre le mur, les bras entourant les jambes relevées contre la poitrine, le front sur les genoux. Prostré, le visage dérobé à une quelconque vue extérieure. Abandonné à son mal. Elle était loin, l’arrogance, elle était loin, l’assurance. Et c’était dur à voir. Loghan referma lentement la porte, se coula contre le mur, les yeux rivés sur Liven. Que devait-il faire ? Que devait-il dire ? Rien, probablement. C’était Liven. On n’allait pas poser affectueusement une main sur son épaule en lui demandant avec compassion si çà allait, ou s’il avait besoin d’aide. Pas à lui, non. Le jeune chasseur de primes fronça très légèrement les sourcils. Il resta debout, près de la porte, le dos contre le mur, un instant. Puis se glissa au sol à son tour, lentement. Croisa les jambes pour s’assoir en tailleur. Courbant légèrement le dos, pour que ses mains effleurent le sol, jouant machinalement avec les bagues qu’il portait aux doigts. L’air pensif, l’air hésitant. Il levait les yeux sur Liven, assis en face, les baissait, les relevait. Il aurait peut-être mieux fallu qu’il reste sur le canapé. Qu’il continue de feindre l’ignorance. Qu’il continue de faire comme s’il n’avait rien deviné. Oui, peut-être. Mais maintenant… Maintenant qu’il était là, il serait idiot de reculer. Le silence perdura, encore un moment. Jusqu’à ce que Loghan se décide à ouvrir la bouche, pour poser une question d’une voix basse mais audible, hésitante mais assurée à la fois, douce et prudente.

    - C’est la magie noire. Pas vrai ?

    Il n’attendait pas à ce que Liven réponde par l’affirmative le plus tranquillement du monde, non, bien sûr. Peut-être qu’il allait nier. Ou non, peut-être pas, en fait. De toutes façons… De toutes façons, Loghan savait, et c’était comme çà. La magie noire… Il avait appris des choses à ce sujet, de l’enseignement que lui avait prodigué Jenks avant son entrée dans la guilde. Il n’y connaissait pas grand-chose, et n’y avait jamais touché, mais l’évidence s’était progressivement imposée à lui au fil des semaines, des jours. Il ne connaissait pas le comment de la chose, mais il était sûr de ne pas se tromper. Liven Reaves pratiquait la magie noire. Et son corps, son cœur, son âme, tout était rongé par elle. Insidieusement.


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MessageSujet: Re: Cauchemar [PV : Loghan]   Mar 17 Aoû 2010 - 21:45

    Le coup fut suffisamment brutal pour que le meuble glisse légèrement sur le parquet. Agitation. Les bruits de pas retentirent, lourds et mats dans le silence. Hésitation. Les doigts s'élevèrent pour frapper doucement contre la porte. Trahison. Était-ce trop demander qu'on le laissât crever en paix ? Apparemment oui. Ou alors c'était l'odeur de la mort qui attirait les cadavres ambulants, allez savoir. Peut être même que le clebs se découvrait une vocation de charognard ? Il s'en foutait. Honnêtement, il voulait juste se laisser happer par son propre désespoir. Il voulait simplement qu'on le laisse souffrir jusqu'à ce qu'il s'estime satisfait, jusqu'à ce que, détruit et hagard, il ne sache plus la raison de tout ce cirque. Il voulait se perdre, s'oublier jusqu'à devenir fou et ne plus jamais voir la réalité en face. Sauf qu'il savait bien que ces souhaits lâches et égoïstes étaient de pures chimères. Comme s'il était capable d'effacer ce qu'il avait fait, comme s'il pouvait fermer les yeux sur ses souvenirs juste parce qu'ils le dérangeaient, comme s'il pouvait perpétuellement fuir l'évidence et celui qu'il était. Il le savait mais il voulait y croire, juste parce que ça le réconfortait. Ses bras se resserrèrent contre ses genoux. C'était épuisant d'avoir constamment peur. Ses paupières se fermèrent résolument. C'était effrayant de constamment souffrir. Sa respiration se suspendit, incapable de lutter contre la tension croissante de son corps. C'était juste...insupportable. Insupportable et tellement pathétique. A croire qu'il n'existait plus de limites dans le dégoût qu'il pouvait avoir de lui-même, dans la haine insondable qu'il portait à cet être méprisable et affaibli qu'il était devenu. Lentement à nouveau, Liven se détendit. Il commençait à avoir l'habitude. Son mal être allait et venait, le soulageant à peine pour mieux revenir le torturer. Vagues successives et implacables contre lesquelles il avait renoncer à lutter. Relativiser avant de replonger, insatiablement, inévitablement. Se détester jusqu'à en être écœuré, se mépriser jusqu'à en être dégouté. Puis se maudire dans un dernier sursaut de honte et de douleur avant de choisir l'ignorance et l'indifférence. Parce qu'il n'y avait qu'ainsi qu'il pouvait encore se supporter, un temps, un peu. Pourquoi fallait-il que sa raison alterne sans arrêt avec sa folie ? Pourquoi la résignation devait-elle systématiquement succéder au désespoir ? Pourquoi la panique de ses angoisses se partageait-elle au calme de sa rédition ? Ses contradictions ne cessaient de l'étreindre et de l'étouffer pour mieux lui échapper et l'écarteler.


    - Liven ?


    Le jeune homme ne réagit toujours pas. Replié sur lui-même, il entrouvrait les yeux pour contempler le carrelage immaculé à côté de lui, à l'abri dans la pénombre qu'il s'était créé en se recroquevillant sur lui-même. Il sentait contre son front le contact doux et chaud de ses genoux sous le jean, tout comme il sentait contre son dos le contact dur et frais du mur carrelé. Quelque chose changea, imperceptiblement. Jusqu'ici, il avait mal. Une douleur soudaine et brutale contre laquelle il était parfaitement démuni. Une douleur vive et poignante comme s'il sentait chaque parcelle de son âme brûler dans une agonie infernale. Une douleur aliénante et effroyable qui le rendait fou et désespéré. Mal à en gémir de peur, mal à en hurler de rage, mal à en mourir... Liven l'avait ressenti comme une blessure saignée à blanc, comme une brûlure qui consumait sa chaire sans répit. Maintenant, c'était différent... presque pire. La souffrance se faisait plus fourbe et insidieuse. Elle devenait sourde, résonnant dans son être à chaque pulsation de son cœur, à chaque pensée qui traversait son esprit, à chaque souffle apaisé qu'il osait expirer. Elle s'insinuait en lui et se rivait à son âme, se confondant avec sa propre existence. Il se sentait mal. Il se sentait horriblement mal. Ce n'était plus une émotion intense qui le terrassait et qu'il pouvait considérer comme une ennemie. Ce n'était plus que lui, si vide, si effrayé, si faible, si pitoyable. Lui et toutes ses peurs, lui et toutes ses hésitations, lui et tous ses regrets. Et il n'avait aucune arme pour lutter contre ça, ni colère, ni haine, ni effroi, ni rage. Calmement, froidement, il se contentait de ressentir le mal qui s'était glissé en lui. Ses yeux étaient secs, son pouls était lent, sa respiration était apaisée. Impulsivement, il avait cédé à sa douleur première, s'abandonnant aux larmes, s'abandonnant à la faiblesse d'un corps épuisé, s'abandonnant au besoin de se recroqueviller sur lui-même pour ne pas laisser libre court à sa violence et briser ce miroir qui lui renvoyait l'image d'un être abjecte. A présent, il se contentait de rester parfaitement immobile, comme si rester ainsi figé lui permettait de fuir la réalité, sa présence dans cette salle de bain, celle de Loghan derrière la porte. Non, en fait ce n'était même pas la vérité. Il était parfaitement conscient de ce qui se passait sauf que ça n'avait aucune importance. La seule chose qui importait c'était cette sensation horrible qu'il ne pouvait fuir, qu'il intériorisait au plus profond de lui-même pour se repaître de sa souffrance parce que peut être, quelque part, c'était la seule chose qui lui disait qu'il était encore vivant.


    - J’entre.


    Liven détacha son regard mort du carrelage pour fermer les yeux et les ramener devant ses genoux avant de reprendre son immobilité de glace. Comme cette comparaison lui allait bien... Comme elle il était changeant et instable, comme elle il était dur et froid, comme elle il pouvait se fendre et se briser...comme elle il était un mélange de force et de fragilité. La porte s'ouvrit, doucement. Intrusion. Qu'importe... sa solitude était bien plus profonde et bien plus personnelle que Loghan pouvait le penser. Sa présence ne changerait rien, rien du tout. Sa fierté était déjà loin derrière lui et que pouvait-il vraiment craindre au fond ? La cellule ou la mort ? Aucune de ces tortures n'égalait celle qu'il ressentait. Invisible, l'esquisse d'un sourire se profila sur ses lèvres. Ainsi donc ses pires craintes pouvaient devenir en un instant son seul salut ? Le cynisme dont il fit preuve le surprit lui-même avant qu'il ne retombe aussitôt dans son morne abattement. Pathétique. Se montrer aussi versatile serait vraiment lâche et pathétique. Il ne méritait même pas de connaître pareille délivrance. En fait, la seule chose qu'il savait devoir faire et qu'il savait pouvoir faire à merveille, c'était se détruire, invariablement, méticuleusement. Se faire du mal, se laisser mourir à petit feu, se délecter d'une souffrance qu'il ne pouvait supporter, à la fois juge, condamné et bourreau. Après tout, n'était-il pas le seul à connaître l'étendue de ses crimes ? Et ne savait-il pas précisément à quelle point la punition qu'il s'infligeait était efficace ? Liven se sentait mal, tellement que même la résignation ne suffisait à l'apaiser. Oui, il souffrait... il souffrait en silence, dans les tréfonds de son être, loin des regards, loin des jugements, loin d'une réalité qui n'en avait sans doute que faire. Sa souffrance était même le summum de son égoïsme car elle n'était connue que de lui seul, car il était le seul à mesurer son ampleur, car il était d'ailleurs même le seul qu'elle concernait. Ça aussi c'était pathétique. Tristement pathétique même. Assez... juste une supplique silencieuse qu'il s'adressait à lui-même. Assez... comme si supplier sa conscience suffirait à alléger la peine qu'il s'infligeait. Assez... parce que c'était atroce d'être ainsi éparpillé au grès de ce qui restait de sa raison et de ses valeurs. Martyr ignoré du monde qu'il s'était construit et qui s'écroulait perpétuellement sur lui-même. Un monde qui n'était plus que chaos et anarchie, sans repère, sans certitudes... perdu dans la solitude la plus extrême et qu'il avait d'ores et déjà abandonné. Le silence s'étira sans que Liven n'en prenne conscience. Peut être avait-il même oublier la présence de Loghan...jusqu'à entendre sa voix qui le ramenait à la réalité, qui le blessait encore sans le savoir, parce que tout l'aurait blessé en cet instant. Parce que tout n'était plus qu'une éternelle blessure...


    - C’est la magie noire. Pas vrai ?


    Tous ses muscles se crispèrent dans une tension rare. Ses bras, resserrés autours de ses genoux renforcèrent leur pression. Ses doigts se refermèrent inconsciemment sur le tissu épais du jean, serrant violemment une prise fragile. Sa poitrine s'immobilisa aussi brutalement que ses yeux se serrèrent dans l'ombre. Immobile, enfermé dans sa douleur, Liven serra les dents. L'espace d'une seconde, son raideur parfaite se fendit d'un tremblement violent. Il n'avait pas besoin de répondre, c'était l'évidence même. Il respira enfin, un souffle saccadé et précipité, sans que la tension qui s'était emparer de lui l'abandonne. Imbécile... il s'était calmé alors pourquoi fallait-il qu'il vienne retourner le couteau dans la plaie ? Salopard... il avait accepté de supporter tout ça seul alors pourquoi fallait-il qu'il ait deviné ? Enfoiré... il voulait souffrir alors pourquoi notait-il une sollicitude dans cette voix à laquelle il voulait désespérément se raccrocher ? Et ces souvenirs, encore, et cette envie, éternelle. Soudain, il se sentit sur le point de céder irréversiblement. Pourquoi continuer cette mascarade après tout ? Rien ne serait plus simple que de s'abandonner complètement aux ténèbres et de ramper à leur pied. Il était déjà esclave de ses peurs et de ses désirs, à quoi bon espérer leur échapper ? Oui, c'était la magie noire qui le pourrissait de l'intérieur. Oui, il en avait conscience et luttait désespérément contre une force bien plus puissante et bien plus implacable que la sienne. Oui, il savait qu'il ne pourrait pas tenir éternellement. Combien de temps encore saurait-il résister ? Trois mois ? Six ? Un an ? Une décennie ? Jusqu'à ce qu'il se laisse emporter, jusqu'à ce qu'il se soit complètement détruit et qu'on puisse le détruire à son tour.


    - Lo...


    Un nom, un appel, une supplique... de cette voix qu'il ne dévoilait à personne, si grave, si éraillée, fenêtre ouverte sur ses émotions. Une voix dont la moindre modulation révélait sa faiblesse, son angoisse, sa douleur. Une voix qu'il ne contrôlait plus... mais contrôlait-il encore quelque chose ?


    - Va-t-en.



    Parce qu'il en avait besoin, parce que s'il était présent, il ne se relèverait jamais de ce carrelage froid, parce que quoiqu'il tente, il ne pourrait pas le protéger de lui-même.


    - S'il te plaît.


    Parce qu'il ne voulait même pas qu'il tente de le protéger, parce que le penser lui faisait mal, parce qu'il ne pouvait se contrôler un minimum que s'il restait seul... Liven avait été trop confiant encore une fois. Comment la solitude d'un monde qui s'écroule aurait-elle pu le protéger des autres ? La présence de Loghan changeait tout au contraire. Elle donnait consistance à tout ce qu'il avait désiré lui cacher, elle lui prouvait qu'il n'était pas parvenu à le maintenir dans l'ignorance, elle le blessait plus certainement que tous les reproches informulées qu'il s'adressait. Elle changeait tout parce qu'il avait confiance en lui plus qu'il n'avait confiance en lui-même et plus qu'il n'avait jamais voulu l'avouer. Elle changeait tout parce qu'il était trop fragile en cet instant pour résister à la honte et au désespoir. Les larmes cristallines glissèrent le long de sa peau délicatement dorée, perlèrent à son menton, goutèrent sur son torse pour courir sur sa peau avant de glisser sur le sol. Elle changeait tout parce que Liven n'avait pas la force de s'en protéger, pas maintenant... ou plus maintenant.



AGAIN
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FLOODER DANS UNE PARTIE HORS FLOOD C'EST MAL !!!!!!
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MessageSujet: Re: Cauchemar [PV : Loghan]   Ven 27 Aoû 2010 - 20:17


    Liven ne bougeait pas d’un pouce, et Loghan attendait. Il faisait tourner les bagues autour de ses doigts d’un geste machinal, sans même vraiment les voir. Il avait laissé le silence passer, un silence pesant mais pas hostile. Et il avait ensuite lever les yeux sur la forme immobile qui lui faisait face, pour poser cette question. Cette question qui lui trottait dans la tête depuis maintenant un bon moment, mais qu’il posait à voix haute pour la toute première fois. Liven n’ouvrit toujours pas la bouche, mais la réaction de son corps suffit pour deviner sans mal la réponse. Loghan avait ses iris d’acier rivés sur son vis-à-vis, et la raideur subite ne lui échappa pas, la crispation des bras non plus. Il remarqua les doigts qui se serraient sur le jeans, furtivement. Il promena son regard sur la statue de glace qui se raidissait irrévocablement, et la réponse lui apparu aussi clairement que si elle avait été donnée par un mot. Les mots… Parfois, souvent, ils étaient inutiles. Ici, présentement, ils l’étaient. Évidemment que c’était la magie noire. Évidemment que c’était à cause de la magie noire. Évidemment que c’était ce poison-là qui brûlait les veines de Liven, en le détruisant à petit-feu. Évidemment. Il était inutile de prendre la parole, inutile de répondre. La réponse se voyait. Parfaitement. Le garde du corps continua de fixer son vis-à-vis, mais il se redressa lentement pour poser son dos contre le mur, derrière lui. Sourcils légèrement froncés, sans animosité, il fut songeur un instant, tout en continuant de regarder Liven. La magie noire… Il l’avait deviné depuis longtemps et pourtant, le fait d’avoir la confirmation rendait l’horreur de la chose encore plus réelle. Oh, comme le Conseil aurait aimé que cette information parvienne jusqu’à lui, indubitablement... Loghan pouvait déjà s’imaginer la tête réjouie des membres qui avaient une dent contre Liven Reaves, si on venait leur apporter des preuves permettant de discréditer ce dernier. Mais ils n’en sauraient rien, évidemment. C’était hors de question. Ils avaient très mal choisi leur espion, c’était indéniable ; l’anorexique eut un sourire léger et fugace, au coin des lèvres, en se faisant la remarque. Si çà l’amusait ? Dans un sens, oui. Mais là… Ce n’était pas le propos. Le Conseil pouvait aller se faire voir, ce qui importait, c’était le fait que cet imbécile de blond se détruisait irrémédiablement. Cet état inquiétant, cette fatigue incommensurable, se plonger à corps perdu dans le travail comme lui-même pouvait le faire avec la drogue pour oublier… Tout concordait. La magie noire. La magie interdite. L’enfer.

    - Lo…

    Loghan se figea.

    Il fut instantanément tiré de ses réflexions, comme si ce mot unique, cette voix indéfinissable, lui avait assené une claque retentissante en pleine figure. Profondément interloqué, le jeune chasseur de primes haussa les sourcils de surprise, ficha à nouveau son regard pâle cerclé de ténèbres droit sur Liven. Retint son souffle sans même s’en apercevoir. Cette voix… Il ne l’avait jamais entendue. Jamais. Elle était… C’était une voix basse, éraillée, cassée ; littéralement brisée. Une voix abandonnée de tout contrôle, une voix sans masque qui se fichait dans votre âme pour la secouer violemment. Une voix qui vous immobilisait, une voix qui vous troublait, une voix qui vous choquait. Une voix que l’on ne s’attendait pas à entendre, en aucune façon. Combien de secondes s’écoulèrent ? Loghan n’en savait rien, il savait juste qu’il était figé sur place. Il y avait la voix, et il y avait çà. Le surnom. Lo. Il avait connu plusieurs personnes qui l’avaient déjà surnommé de la sorte, ce n’était pas le surnom en lui-même qui le déstabilisait. C’était le fait que ce soit Liven qui l’appelle comme çà. C’était la toute première fois, toute première. Il était déjà rare qu’il se fasse appeler le plus simplement du monde par son prénom, il fallait dire. Non, de la part du blondinet, Loghan était surtout et notamment le « clebs », pour ne citer que çà. Il s’y était fait, le pire ; il s’en fichait bien, de se faire traiter comme un chien. Alors oui, ce surnom changeait tout. Il était la fissure brutale qui éclatait les faux-semblants, le signal ardent qui ouvrait les portes sur la véritable réalité. Liven était mal. Et lui, Lo… Il était là.

    - Va-t-en. S'il te plaît.

    Loghan cilla, et l’arrivée d’air fut dégagée. Il s’arracha à la stupéfaction, et il arrêta de retenir son souffle ; il expira doucement, lentement, en silence, et eut un froncement de sourcils infime alors qu’il continuait de fixer la forme immobile de Liven. Il était déstabilisé. Profondément. Cette voix littéralement brisée paraissait incongrue dans la bouche de Liven, et pourtant, elle paraissait comme allant de soi, naturelle. Pure, dénuée de tout artifice protecteur. C’était déconcertant. Il y avait eu le surnom, et maintenant, il y avait la demande. Parce que non, c’était loin d’être un ordre. Ce n’en était pas un, c’était une demande ; non, une supplication. Une supplique qui se brisait dans la voix détruite, accentuée par la formule de politesse qui ne faisait que rendre la supplication plus brûlante. Liven n’avait jamais été comme çà. Ou non, c’était plutôt que Loghan ne l’avait jamais vu comme çà. Et ce fut certainement pour çà que, déboussolé, il eut cet instant d’hésitation qui s’éternisa dans les secondes de silence qui s’écoulèrent, brèves et pourtant si longues. Va-t-en. S’en aller, donc. Se lever, sortir de cette salle de bains, le laisser. Le laisser seul, le laisser à sa douleur, le laisser à son angoisse, le laisser à sa faiblesse. Lui laisser une illusion, celle d’avoir réussi à dissimuler tout çà ; alors qu’il n’en était en vérité rien. S’en aller, parce que c’était peut-être en effet mieux comme çà. Laisser la possibilité à Liven de cacher cette réalité, de la garder pour lui, de souffrir seul avec elle, et lui s’en irait comme s’il n’avait rien vu, rien surpris, rien compris. Alors qu’il n’en était rien. S’en aller, mentir, l’abandonner à sa douleur. Parce que c’était peut-être nécessaire. S’en aller… Il ne pouvait pas. Il ne voulait pas.

    Et pourtant…

    - D’accord.

    Ce ne fut qu’un murmure, mais un souffle audible, qui se perdit dans l’air.

    Le regard de Loghan s’attarda encore sur Liven, et il n’esquissa pas un geste tout de suite. Balloté par ses pensées, par ses doutes et ses certitudes, il hésitait tout en étant irrévocablement sûr de lui. Non, il ne pouvait pas faire ce qu’il voulait. Çà n’arrangerait rien, çà ne servirait à rien. Obéir, par contre… Quand bien même Liven ne le voulait peut-être pas vraiment, s’il le demandait, s’il le demandait comme çà, il fallait faire ce qu’il disait. Comment pouvait-il en être autrement ? Loghan voulait l’aider. Alors il lui obéirait. Il voulut soupirer, mais aucun souffle ne franchit ses lèvres. Il resta immobile un instant, il n’aurait su dire combien de temps, puis déplia ses longues jambes. Les chaînes qu’il portait à la ceinture s’entrechoquèrent et tintèrent, le froissement de son jeans accompagna son mouvement alors qu’il se redressait. Une fois debout, il baissa les yeux sur Liven, marqua une nouvelle hésitation, légère, attendit une seconde, longue ; puis se mit en mouvement. Il décolla son pied nu du sol, rejoignit en quelques pas la porte, qu’il ouvrit avec douceur en posant sa main sur la poignée. Le léger grincement qui s’éleva dans l’air lui sembla exploser dans le silence. Et il fit encore un pas.


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MessageSujet: Re: Cauchemar [PV : Loghan]   Mar 31 Aoû 2010 - 15:23

    Détachement. Liven replongea dans ce vide dépressif qui l'avait gagné quelques instants plus tôt, et qui encore une fois faisait suite à un nouvel accès de rage et de souffrance. Un absolu de désintérêt pour ce qui l'entourait et qui se trouvait présentement incapable de l'atteindre. Il s'enfermait dans la douleur mais la douleur l'enfermait elle aussi, le coupant du monde pour ne sauvegarder de ses perceptions conscientes que celles qui l'affectaient directement. Plus rien n'avait la moindre importance. Seules comptaient cette tristesse qui le terrassait, cette culpabilité qui le rongeait, cette douleur qui l'achevait. Liven contemplait sa propre détresse en se sachant impuissant à la combattre, perdu entre horreur et cynisme, compassion et satisfaction. Avec indifférence, le jeune homme laissa ses larmes s'échapper de ses yeux à demi-clos, couler doucement sur sa peau nue, s'évanouir en une trace salée ou se perdre sur le carrelage froid. Un calme impérieux semblait s'être à nouveau emparer de lui, une morne immobilité placide et flegmatique. Au bord de l'épuisement, il avait cessé de réfléchir et de s'interroger. Brisé, il l'était. Brisé au point de ne plus accorder d'importance à sa fierté démesurée, à sa conscience torturée. Brisé au point de conduire son propre corps au delà de ses limites et de s'acharner encore. Alors non, plus rien n'a la moindre importance. Il releva la tête avec lenteur, avec cette grâce abimée de ceux qui n'ont plus rien à perdre. Les diamants cristallins qui subsistaient dans ses cheveux glissèrent et ricochèrent sur les mèches pratiquement sèches, égrenant des gouttes plus fines qui miroitaient à la lumière froide de l'ampoule avant de tomber sur ses épaules ou de rejoindre ses larmes silencieuses. Le visage levé vers le ciel, il ferma les yeux pour échapper à la lumière. L'air frais glissa sur sa peau, de son front lisse à sa gorge offerte, apaisant la chaleur brûlante qui l'avait gagné. Ange d'après la déchéance, prisonnier d'un enfer auquel il s'était condamné, auquel il ne pourra jamais se soustraire. Un enfer gelé et morne, abandonné aux cendres des regrets. Un enfer fait de joies meurtries et de peines salvatrices. Un enfer qu'il était le seul à contempler et à subir dans le froid silence des souvenirs oubliés.


    Le grincement retentissant de la porte lui parvint comme assourdi, comme s'il émergeait difficilement d'un rêve auquel il se serrait volontiers abandonné. Son esprit brisé mit quelques secondes à recoller les morceaux, à lui fournir le film résumé des minutes de torture qui venaient de s'écouler. Partir... le souhaiter, le lui ordonner puis le regretter. Sa solitude n'était plus un refuge qui lui apportait réconfort et soulagement. C'était devenu une prison hostile livrées aux tourments et au désespoir dont l'unique satisfaction découlait de la certitude qu'il ne pouvait connaître pire. Impuissance fataliste et réservée qu'il finissait par accepter avec amertume à défaut de trouver la force et le courage de la chasser, la même que celle que connaissait Loghan. Spectateur impromptu d'une souffrance dont il ne pouvait percevoir que les vagues contours perclus de déception et de désillusion, l'anorexique partageait avec lui la même incapacité à stopper cette spirale d'autodestruction qu'il chérissait autant qu'il maudissait. Alors oui, c'était mieux ainsi. Parce qu'il ne tolérerait pas de lire la pitié dans son regard ou de la deviner au ton de sa voix. Parce que sa sollicitude n'était qu'un poignard aiguisé par l'attachement qui se plaisait à perforer ses illusions et sa fierté. Parce qu'il refusait catégoriquement que son inquiétude se mue en compassion et ne le pousse à vouloir l'aider. Il ne voulait pas être aidé. Il n'en avait pas besoin. Il n'avait pas besoin de lui. Loghan était tout aussi inutile que le mur froid contre lequel il s'appuyait et qui le soutenait. Il le réconfortait mais ne lui offrait aucune solution, aucune réponse, aucun pardon. Il n'était pas en mesure de le faire, rien ni personne ne l'était. Prétendre le comprendre, prétendre saisir ses rêves déçus et ces autres qui le décevaient, prétendre saisir cette douleur méritée et cette autre qu'il s'infligeait, prétendre saisir ses questions informulées et ces autres qui le blessaient... Foutaises. Liven savait à quoi s'en tenir. Il savait ce que la véritable solitude signifiait, celle qui le mettait au pied du mur, inaccessible et torturé. Personne ne pouvait comprendre autant de colère, autant de haine, autant de peurs, autant de doutes, autant de fierté, autant d'échecs, autant d'espoir, autant de contradictions, autant de silences... Des silences comme de sombres aveux, comme de fragiles faiblesses, comme de douloureux remords. Des silences qui remplaçaient les mots qui étaient trop durs à exprimer. Alors oui, c'était mieux ainsi. Loghan s'épargnait autant d'efforts que de déceptions en choisissant le seul choix possible, celui de lui obéir, quand bien même ils étaient tous les deux conscients de l'absurdité de cet acte.


    Comment pouvait-il seulement supposer qu'il irait mieux seul ? Comment pouvait-il seulement nier qu'il avait besoin de lui ? Comment pouvait-il penser que le peu de réconfort qu'il trouvait en sa présence ne lui permettait pas de se dominer, ne serait-ce qu'en partie ? Non, il ne voulait pas qu'il parte, qu'il l'abandonne à cet état pitoyable. Il voulait croire que si son sort ne l'intéressait plus, il pouvait en intéresser d'autres, que s'il ne pouvait plus se regarder en face et trouver le courage de poursuivre une existence insensée, d'autres étaient prêts à le soutenir pour l'aider à se relever. Sa solitude l'avait longtemps protégé. Maintenant elle le blessait elle aussi. Alors non, il ne voulait plus être seul, livré sans retenue à une souffrance destructrice et aliénante. C'était égoïste, c'était pathétique... Liven Reaves était tombé bien bas, à nouveau. Pour s'en remettre à Loghan il fallait forcément qu'il soit tombé bien bas non ? Peut être. Peut être aussi qu'il ne savait tout simplement plus où il en était. Peut être aussi que ses jugements n'avaient plus la valeur qu'il leur avait autrefois accordée. Il avait besoin de lui. Parce qu'il était le seul à pouvoir lui offrir ce dont il avait besoin sans poser de question : l'oubli. Lentement, le jeune homme inclina la nuque avant de réceptionner son front de sa main, de laisser ses doigts fins repousser ses mèches. Le coude appuyé sur son genoux, il mesurait à quel point sa peau est brûlante tout en fermant les yeux avant de les rouvrir à demi avec lassitude. Il laissa son visage pivoter légèrement en direction de la porte qui lui rapportait le bruit d'un pas, détruisant le silence. Ses yeux à nouveau secs remontèrent la silhouette dégingandée pour se ficher sur sa nuque. Scintillement bleuté, épuré, à la fois doux et glacial, à la fois désemparé et assuré, à la fois effrayant et fascinant. Ses lèvres fines se décollèrent avec peine comme si le souffle rauque qu'elles s'apprêtaient à livrer était un effort qu'elles rechignaient à accomplir.


    - Lo, donne-moi quelque chose.


    Les sons naquirent dans un souffle, vibrèrent, se heurtèrent, s'éteignirent pour mieux renaître avant de s'évanouir dans un silence qu'ils n'avaient presque pas troublé. Sa voix si basse, si doucement murmurée s'était brisée à son tour pour demander un service, pour se contredire, pour le rappeler. Loghan savait très bien de quoi il s'agissait, il savait très bien ce que Liven attendait de lui, il savait très bien ce qu'il lui en coûtait et combien il en avait besoin. Échapper à une drogue par une autre, échapper à la douleur en y substituant une fausse impression de bien être, échapper aux souvenirs en les effaçant artificiellement. Et survivre, peut être...


    - ...je les trouverais.


    Si toutefois il avait la force de se lever. Si toutefois il renonçait à lui accorder la confiance aveugle qu'il s'apprêtait à lui confier. Oui, il les trouverait ces fameuses seringues s'il se mettait réellement à les chercher. Sauf qu'il en crèverait de honte et d'humiliation. Sauf qu'il ne le lui pardonnerait jamais et que peut être il n'aurait pas à le faire. Avec un peu de chance il s'administrerait une dose trop importante qui réglerait la question. Avec un peu de chance... Liven ne baissa pas les yeux, à la fois décidé et hésitant, à la désespéré et indifférent. Tout simplement perdu...



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Loghan Akalenkov
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MessageSujet: Re: Cauchemar [PV : Loghan]   Ven 10 Sep 2010 - 13:16

    Loghan n’avait pas posé un pied hors de la pièce que la voix de Liven s’éleva encore une fois, dans un souffle rauque, et le garde du corps se figea à nouveau. Les doigts vissés autour de la poignée et le regard perdu dans la pénombre du salon, il prit le temps d’assimiler les paroles, interdit. Encore une fois, le surnom. Encore une fois, çà n’allait pas du tout. Lui donner quelque chose… On pouvait s’interroger sur le sens de cette phrase. Mais pas Loghan. Il savait exactement de quoi il en retournait, il savait très bien ce que demandait Liven, ce qu’il voulait. Et cela le laissait bien évidemment profondément perplexe, terriblement hésitant. La drogue, c’était son échappatoire malsain à lui. C’était lui qui se pourrissait l’organisme et qui s’enflammait les veines avec des injections ; c’était lui qui oubliait un instant en s’abandonnant entièrement à ces sensations brumeuses et bienheureuses qu’il avait appris à aimer. C’était lui, pas Liven Reaves. La demande était si incongrue qu’elle paraissait irréelle, surtout venant de lui. Pendant une folle seconde, Loghan se demanda s’il plaisantait. Mais l’hypothèse fut balayée aussi vite qu’elle était venue ; non, impossible, totalement impossible. On ne pouvait pas plaisanter pour çà, on ne pouvait pas plaisanter comme çà. Et Liven avait cette voix qui ne laissait aucun doute possible. Sa demande était sérieuse, implacablement sérieuse. Ce qui n’empêcha pas Loghan d’hésiter, encore, longuement, sournoisement. Ce n’était pas une décision à prendre à la légère, non, loin de là. Sauf qu’au fond, il savait pertinemment ce qu’il allait faire. Parce qu’il ne pouvait faire qu’une chose, et pas une autre. Non, la solution était évidente, sûre, aussi implacable que la demande, mais l’hésitation perdurait quand même. Elle le tint immobile de longues secondes, lui fit perdre momentanément cette assurance simplette et éternelle qui était communément la sienne. Le jeune chasseur de primes finit par pivoter légèrement, avec lenteur, la main toujours sur la poignée. Les sourcils froncés d’incompréhension, de perplexité et de doutes à la fois, il baissa les yeux sur Liven, plongea dans l’océan de son regard pour tenter d’y trouver la réponse qu’il cherchait. Sauf que cet océan d’un bleu si dérangeant n’était que perdition, une pure contradiction, un mélange paradoxal qui mêlait les doutes à l’assurance, les interrogations aux décisions, la force à la faiblesse. Alors il y eut encore un silence, et Loghan ouvrit la bouche, un souffle franchissant ses lèvres à son tour.

    - Sérieusement ?…

    Ce n’était là qu’une tentative grotesque et dérisoire d’obtenir cette réponse qu’il cherchait. Grotesque et dérisoire parce qu’il savait pertinemment que Liven était sérieux, grotesque et dérisoire parce que sa question était d’une inutilité flagrante, grotesque et dérisoire parce qu’il s’abandonnait à l’hésitation pour gagner du temps, alors qu’il savait très bien au fond de lui ce qu’il devait faire, depuis le début. Parce qu’il pouvait hésiter aussi longtemps qu’il le voulait, cela ne changerait en rien l’issue du dilemme qui n’en était en vérité même pas un. Bien évidemment qu’il allait obéir, bien évidemment qu’il allait donner à Liven ce qu’il voulait. Il était Loghan, après tout. Et la personne qu’il était censé protéger devait vraiment, vraiment aller mal pour demander une chose pareille, indubitablement. C’était incongru, choquant, désemparant, et pourtant, cela n’empêcha pas le garde du corps d’hocher finalement la tête, doucement, furtivement. Il n’avait pas besoin que Liven réponde à sa question, parce que la réponse, il la connaissait très bien. Les doutes lui rongeaient le sang, mais il tourna les talons, décolla sa main de la poignée et rejoignit dans un silence quasi-parfait le salon. Les doutes lui rongeaient le sang, mais il s’exécuta. Les doutes lui rongeaient le sang, mais il allait le faire. Pieds nus sur le sol froid, il se coula jusqu’au canapé, plia son corps dégingandé pour s’accroupir, tendit le bras. Il avait glissé quelques magazines sous le canapé, ainsi que des crayons, des stylos, quelques feuilles abandonnées, une bague, un bracelet. Mais ce qu’il cherchait, c’était une petite clé, tout ce qu’il y avait de plus simple ; une fois qu’il l’eut dans la paume de la main, il se redressa, contourna la petite table du salon et traversa la pièce sans bruit pour rejoindre une des commodes. Une fois devant, il s’accroupit à nouveau et inséra la clé dans le tout dernier tiroir ; il avait fait exprès de choisir le tiroir tout en bas, parce que c’était généralement celui qu’on utilisait le moins. Et il avait chipé la clé, parce que ce n’étaient pas des exemplaires du Gamazine, des canettes ou des accessoires divers qu’il cachait là-dedans, mais tout autre chose.

    Il écarta les quelques colliers et bracelets qu’il avait entreposé dans ce tiroir pour la forme, fit courir ses doigts sur les petites fioles, s’empara de la boîte blanche, l’ouvrit, et marqua une nouvelle hésitation devant les seringues. Il avait l’habitude, pourtant. Il avait l’habitude de se réapprovisionner en injections et en nouvelles seringues, il avait l’habitude d’ouvrir cette boîte pour réitérer inlassablement toujours le même processus. Sauf qu’il y avait un monde entre se piquer soi-même et piquer quelqu’un. Oh, il n’aurait pas de problème pour le faire, techniquement parlant. Il y avait le garrot, qu’il sortit d’ailleurs du tiroir pour le prendre avec, et il se disait que ce serait certainement à lui de le faire ; il avait l’expérience, après tout, pas Liven. Un soupir s’échappa de ses lèvres, légèrement, pour se fondre dans la pénombre légère, et Loghan ignora les doutes pour préparer rapidement une seringue d’héroïne, avec les gestes méthodiques et précautionneux de l’habitué. Il ferma ensuite le tiroir, laissa la clé dans la petite serrure, se releva. Toujours en se déplaçant sans bruit, il revint se glisser dans la salle de bains, seringue et garrot en mains. L’hésitation le taraudait toujours, mais l’assurance avait reprit possession de son visage émacié ; car même s’il doutait affreusement, il savait ce qu’il devait faire. Liven allait mal, alors même si ce n’était vraiment pas la meilleure solution, l’héroïne serait là. Et Loghan s’y connaissait, évidemment. Les articulations de ses genoux émirent un léger craquement lorsqu’il s’accroupit devant Liven, sans un mot, pour le regarder fixement et lui présenter la seringue, en la tenant horizontalement et fermement entre son pouce et son index. Comme pour bien le mettre face au fait, comme pour bien le prévenir, comme pour bien lui faire rendre compte de la réalité.

    - Tu es sûr ?

    De nouveau, une interrogation. Mais s’il parlait à voix basse, Loghan avait néanmoins décidé de laisser les doutes dans un recoin de son esprit pour se concentrer sur l’assurance typique et plus ou moins rassurante de l’habitué. Il resta immobile, donc, à fixer Liven sans bouger, dans l’attente d’une réponse verbale ou muette. Oh, il se doutait bien que le blond ne l’était pas, sûr de lui. Sinon, il ne demanderait pas une dose pour la première fois. Mais Loghan se devait de poser cette question, de s’assurer que c’était ce que Liven voulait ; il se devait de lui laisser une possibilité de se rétracter, tout naturellement. Ou de confirmer.


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MessageSujet: Re: Cauchemar [PV : Loghan]   Dim 26 Sep 2010 - 16:14

    Un reflet devant ses yeux ramena l'attention du jeune homme à la réalité d'une scène à laquelle il se sentait de plus en plus détaché et indifférent. Le scintillement de la lumière sur le métal argenté l'obligea à plisser instinctivement les yeux, ses pupilles se réfractant alors face à ce rayon soudainement dévié. La mosaïque de son iris brusquement agrandie, s'étala dans une palette de bleu clair mêlée de paillettes gris perle et d'autres d'un cyan si vif, qu'elles semblaient briller avant de s'assombrir à mesure qu'elles s'éloignaient du centre ténébreux pour se rapprocher du pourtour grisé et plus prononcé qui relevait le contraste. Il suivit la ligne filiforme, de la pointe à sa base, s'arrêta un long moment sur le liquide incolore qu'elle contenait en petite quantité, passa au piston sur lequel reposaient les doigts de l'anorexique. Son regard se fit vague sans pour autant lâcher l'objet qui incarnait ses espoirs comme ses faiblesses. Un instant, ses paupières se refermèrent avec lassitude pour ne laisser ses yeux qu'entrouverts. Était-il sûr ? Inconsciemment, son index se mit à tapoter distraitement son genou à un rythme qui trahissait son stresse et dans un silence qui trahissait son incertitude. L'étincelle que lui renvoyait la seringue venait de raviver la détresse et l'inquiétude ; son flegme retrouvé et son indifférence placide volèrent en éclat. Le jeune homme s'obligea difficilement à respirer aussi calmement que possible, contraignant sa poitrine à se soulever à intervalles réguliers comme si l'étau de bras invisibles le serrait et l'empêchait de respirer pleinement les goulées d'air auxquelles il aspirait. Ses muscles détendus se crispèrent à nouveau mais dans une proportion moindre que ce qu'il avait pu montrer auparavant. Être sûr... comme il aurait souhaité l'être. Liven ne se reconnaissait pas dans celui qu'il était devenu, dans ce reflet étranger et menaçant, dans ces désirs troubles et dangereux. Depuis longtemps, il avait cessé de s'accorder une confiance aveugle qui ne faisait que renforcer une assurance vaniteuse. Le voile qui lui avait dissimulé les doutes et les hésitations s'était déchiré, première victime de ses errements. L'éclat de lumière glissa sur l'aiguille un moment avant d'en disparaître au grès des oscillations inconscientes de l'anorexique. Être sûr... comme s'il en était seulement capable. Défaite, déception, dérive, décadence, déraison, déchirure, déchéance, dépendance, destruction, déperdition, depression. Des craintes, qui le laissaient démuni et diminué. S'il avait réellement conscience des événements, s'il avait le recul nécessaire, sans doute aurait-il pensé à quelque folie qui se serait emparée de son esprit. S'il n'avait pas si mal, s'il n'était pas si perdu, sans doute n'aurait-il jamais permis ce qui ne lui apporterait que mépris. S'il avait songé aux conséquences, s'il avait seulement réfléchis, sans doute aurait-il fui le désaveu de sa vie. Le visage de Loghan lui apparut soudain derrière l'aiguille, troublant celle-ci d'une vision incertaine pour révéler son regard acéré qui attendait une quelconque infirmation, une quelconque affirmation. Doucement ses lèvres s'entrouvrir, suspendant dans le vide les mots qu'elles se révèlérent incapable de prononcer. Elles tremblèrent une seconde, comme vacillait sa fragile résolution. Encore une fois, ses yeux brusquement humides laissèrent le champs libre à ses émotions. Un abandon totale, un absolu d'incertitudes, une quintessence de douleur... comme s'il cherchait dans le regard de Loghan la réponse qu'il devait lui fournir. Sa voix s'éleva, étouffée par sa gorge nouée.


    - ...nan.


    Vérité qui lui échappait, qui le dépassait, qui le submergeait. Un simple mot prononcé avec une évidence sincère et désarmante, qui trahissait sa vulnérabilité comme aucun autre n'aurait su le faire. Un simple mot qui sonnait comme une supplique, comme un accord réfréné, comme une négation désaprouvée. Un refus qui n'était rien d'autre qu'une acceptation déguisée, parce qu'il le craignait tout en le désirant, parce qu'il le rejettait autant qu'il le voulait, parce qu'enfin, il n'y avait pas d'autre réponse possible que cette fragilité mise à nue, que cette confiance déléguée. Sa main glisse sur le tissu rèche de son jean, son poignet se retourne, son bras de tend, sa jambe se détend... Il veut que Loghan le fasse, qu'il le fasse vite. Il veut que tout cela s'achève aussi rapidement que possible. Il veut pouvoir oublier, il veut pouvoir fuir, même si c'est impossible. Il veut... il ne sait plus... il n'en peut plus... La tête contre le mur, Liven ferma les yeux inconsciemment, rendu à tout ce qu'il détestait tant. Il sentit les doigts glacés de Loghan sur sa peau qui le rassurèrent. S'il lui faisait confiance ? Aveuglément. Il sentit l'aiguille aiguisée transpercer sa veine, le liquide couler rapidement et se mêler à son sang, et il ressentit une étrange impression de satisfaction rassénérée. Liven ne commença à rouvrir les yeux que lorsqu'il commença à ressentir les premiers effets de la drogue, étranges, relaxants, euphorisants. Bien qu'il ne s'en rendit absolument pas compte, déconnecté de la réalité présente, son rythme cardiaque ralentit, tout comme son amplitude respiratoire. Dans cet état d'hébétitude et de semi-inconscience sensitive, son cervau saturé pendant un court instant en héroïne fut parfaitement incapable d'aligner des pensées cohérentes. Ce ne fut qu'un enchaînement parfaitement illogique et plaisant de souvenirs, d'émotions, de pensées qui le laissait naviguer dans un entrelacs indistinct de joie et d'incompréhension qu'il ressentait avec une indifférence étonnée et amusée. Rapidement, il dépassa un second stade lorsqu'il fit soudain le lien entre son univers physique et ce délire psychique. Un léger rire secoua ses épaules sans qu'il ne se l'expliquât. Sans doute avait-il eut une source cynique avant de se muer en une pure expression inutile du trip qu'il était en train de prendre. Mais déjà il retombait dans les méandres incompréhensibles de son esprit chamboulé par la drogue. La fatigue qu'il avait pu ressentir n'était plus qu'un lointain souvenir qu'il ignorait allégrement. Sur l'instant, seuls comptaient ces carreaux de porcelaine d'un blanc immaculé qui brillaient devant ses yeux ébahis. Lui-même était incapable d'expliquer cette soudaine fascination, il savait juste que ces carreaux lui plaisaient. Doucement, Liven pencha la tête de côté, les yeux entrouverts, l'air de ne voir que le vide laiteux s'étendant devant lui. Levant la main, il rejoignit deux de ses doigts pour imiter le canon d'une arme à feu. Une balle imaginaire vint se loger dans son crâne tandis qu'un petit « bam » murmuré retentit dans le silence de la salle de main transformée en un tombeau vide et immaculé. Un ricanement lui échappa, qui s'évanouit bien vite. Sa main relevée s'abbaissa devant son visage, ralentissant sa course jusqu'à ses lèvres entrouvertes d'où s'échappa un souffle muet dans un signe qui soudain, intimait le silence. Après l'avoir laissé là un instant, il la rabaissa, la laissant inerte sur le sol. Liven ferma les yeux en silence, avec un sourire qui trahissait l'extase qui s'emparaît peu à peu de lui. Oui, là il était bien, infiniment bien. De nouveau, il avait complètement perdu pied avec la réalité et s'offrait une illusion qu'il était le seul à pouvoir appréhender. Tantôt un soupir lui échappait, tantôt remuait-il un peu la tête, tantôt semblait-il prononcé des mots dans un parfait silence. En conséquence de l'injection, une contraction importante de ses pupilles put être parfaitement visible, laissant en effet son regard se confondre avec celui d'un junky. Cet état dura à peu près une demi-heure avant que Liven ne commence à redescendre sur le carrelage de la salle de bain et abandonne les hautes sphères délirantes et extatiques de la drogue. Toutefois, ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure supplémentaire qu'il fut à nouveau suffisamment cohérent pour formuler une pensée intelligible.


    - ...wa-hou...


    Certes, en termes de pensée intelligible, on repassera. Le sentiment agréable perdurait avec légéreté, comme s'il tendait à lui échapper, mais le souvenir de l'extase était toujours présent et chassait pendant encore quelques minutes ceux de son mal être. La seule chose qu'il pouvait rapprocher de cette expérience, c'était la magie noire. L'impression d'être parfaitement heureux, l'impression de se laisser aller sans risque, l'impression de n'avoir aucun soucis ni aucun compte à rendre. Un absolu plaisir... la sensation de puissance en moins, malheureusement. Parce qu'il fallait bien avoué que pour quelqu'un aimant tout contrôler et qui nourrissait une ambition dévorante, le sentiment de toute puissance était un plaisir incomparable. Un plaisir qu'il lui fallait fuir comme la peste... avec autant de regrets que de volonté. Cette pensée fut comme un rappel violent de tout ce qu'il vivait, de sa réalité si déplaisante contre laquelle il aurait souhaité se prémunir. Calmé néamoins et encore euphorique, Liven put choisir de l'ignorer provisoirement. Un délai inutile qui toutefois l'empêchait de se torturer impunément. Le jugement encore faussé mais toutefois apte à réfléchir reprit le dessus sur la simple sensation de bien être qu'il venait de ressentir. Remontant ses genoux contre sa poitrine et apposant ses bras dessus, il adopta une attitude toujours renfermée mais plus décontractée que la précédente. Posant la tête sur ses coudes, il tourna son visage en direction de Loghan.


    - Je comprends... mais ne me laisse plus jamais y toucher.


    Il se connaissait, il savait à quel point il pouvait désirer cet état de façon permanente, et il savait que ça le détruirait... tout comme la magie noire était en train de le détruire.


    - Sauf...


    Non. Même s'il était à nouveau dans cet état, l'envie serait trop tentante. Retord comme il l'était, il serait capable de se laisser volontairement allé jusqu'à la perdition pour pouvoir recevoir une injection. C'était un risque qu'il n'avait pas besoin de rajouter au premier, celui de lancer un sort et de se laisser envahir...


    - Non, juste jamais...


    Une légèrement somnolence le saisit et il ferma les yeux pour savourer cette paix utopique qu'il venait de se créer.


    - La magie noire, c'est encore mieux. C'est juste... indescriptible. Et j'en ai tellement besoin... Non. C'est plutôt que je le veux, tout simplement.


    Ses yeux se rouvrirent et il observa Loghan en coin.


    - Tu ne trouves pas ce paradoxe incroyablement ironique ? Ce que je désire le plus pour me sentir mieux est ce que je ne peux pas avoir sous peine d'être complètement détruit. C'est d'une cruauté qui vaut largement n'importe quelle torture... Alors fais-toi plaisir Loghan.


    Brusquement, Liven quitta ce ton condescendant et horriblement désabusé pour se redresser contre le mur et fixer le garde du corps avec cette sévérité glacée qu'on lui connaissait tant.


    - Sois donc un bon toutou et va rapporter tout ça à ces pantins ridicules du conseil, qu'on en finisse de ces simagrés. Je suis fatigué d'avoir toujours à me battre, y compris contre moi-même.


    Ces paroles semblèrent d'autant plus dures qu'un sourire insolent et satisfait se profila sur son visage. Tout était enfin clair, tout était enfin parfaitement dans l'ordre des choses. Loghan avait largement de quoi remplir sa mission, lui il allait payer et peut être être libéré de cette torture insupportable. Il n'y avait pas d'autres solutions. Il ne pourrait pas y en avoir tant qu'il aurait si peu d'empire sur lui-même. Il ne pourrait pas y en avoir tant que la magie noire ne cesserait de le fasciner.



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MessageSujet: Re: Cauchemar [PV : Loghan]   Dim 10 Oct 2010 - 16:32

    Non. Bien évidemment que non, il n’était pas sûr. Quelle question. Le regard acier de Loghan se fit indulgent, compréhensif, et il baissa légèrement la main qui tenait la seringue. Quand bien même Liven n’était pas sûr, cela ne voulait pas dire qu’il avait changé d’avis, qu’il ne voulait plus de cette dose d’héroïne. Loghan le savait. Aussi ne fit-il pas un geste pour se relever ou pour ranger son attirail. Il se contenta d’attendre, et lorsque le blond tendit lentement le bras dans sa direction, cela ne l’étonna pas. Néanmoins, il marqua tout de même une nouvelle hésitation. Passagère, fugace, furtive. Mais réelle. Juste parce que cette situation restait incongrue à ses yeux, parce qu’elle était en désaccord avec la réalité, en totale oxymore avec l’habitude. Liven Reaves, se droguer. Il y avait incompatibilité. Et pourtant… Le garde du corps attendit encore quelques secondes, puis chassa l’hésitation dans un recoin de son esprit pour laisser place entière à la concentration. Il savait comment faire. Il savait ce qu’il devait faire, il savait parfaitement comment s’y prendre. L’hésitation ne concernait pas la marche à suivre, mais plutôt la situation en elle-même. Et quand bien même, elle n’avait plus de raison d’être maintenant que la demande était sur le point d’être exaucée. Au diable toutes ces réflexions tortueuses, place à l’action, au concret, au présent, au réel, à l’immédiat. Loghan s’agenouilla sur le sol pour avoir un meilleur appui, et posa délicatement la seringue en équilibre à côté de lui. Il attrapa non sans douceur le poignet de Liven, tira le bras vers lui. Tout d’abord, le garrot. D’une main experte, il posa la bande au-dessus du coude, autour du bras, serra. La compression suffirait pour couper la circulation du sang, et les veines gonflées seraient de la sorte suffisamment visibles. Loghan posa les doigts sur le bras de Liven, récupéra de sa main libre la seringue qui attendait et chercha d’un œil expert une veine sous la peau opaline. Il ne lui fallut guère plus que quelques secondes, et son pouce se positionna tout naturellement sur la pression de la seringue alors qu’il approchait l’aiguille de l’avant-bras du blond. Doucement, sans brusquerie. Il jeta une dernière œillade furtive à Liven, puis se lança. A l’instant où l’aiguille pénétrait la chair pour percer la veine, Loghan desserra le garrot de sa main libre, et laissa choir la bande au sol. La drogue liquide s’insinua dans le sang, et le garde du corps finit par relever la main, dégageant doucement l’aiguille du bras. Il fourra la seringue dans un sac plastique prévu à cet effet qu’il jetterait plus tard, posa le tout sur le sol, entreprit de tamponner un coton sur le bras de Liven, puis fouilla dans un tiroir pour finalement coller un pansement sur la peau. Une fois que ce fut fait, il s’autorisa à pousser un léger soupir et posa les yeux sur son vis-à-vis.

    Il devait être parti, maintenant. La drogue devait l’emporter sur les chemins psychédéliques et tortueux d’un trip inexplicable et insaisissable, avec la force et la puissance d’un ouragan. Loghan l’observa un instant, tête légèrement inclinée du côté et yeux quelque peu plissés, puis se releva en posant les mains à plat sur le carrelage froid. Il fit de l’ordre dans la salle de bains, jeta ce qui devait être jeté, rangea ce qui devait être rangé, enferma le garrot dans le tiroir qu’il referma à clé, remit la petite clé à sa place sous le canapé. Puis revint dans la salle de bains à pas tranquilles, pour s’adosser contre le mur, se laisser glisser au sol et s’assoir à côté de Liven. Il remonta un genoux, posa son avant-bras nonchalamment dessus et cala l’arrière de son crâne contre le mur. Et là, il attendit. En surveillant Liven du coin de l’œil, tournant de temps à autre la tête vers lui. Il le vit lever la main, mimer le canon d’une arme. Il entendit distinctement le « bam » murmuré, il entendit le ricanement. Il vit les sourires, il entendit les soupirs. Il connaissait tout ça. Il pouvait presque sentir le goût euphorisant des divagations sans sens, la saveur douce et sucrée de la fascination sans raison, l’exaltation qui courrait dans les veines pour les enflammer agréablement. C’était quelque chose qu’il avait déjà vécu, qu’il vivait à chaque injection. Il se prit à sourire d’un air indulgent ou cynique, très légèrement, au coin des lèvres, alors qu’il quittait la Bête des yeux pour les poser sur le plafond. C’était tout de même sacrément paradoxal. Il était le garde du corps de Liven, et voilà qu’il le droguait. Comme quoi, on ne pouvait jamais rien prévoir. Loghan baissa les yeux sur sa main, et il écarta lentement les doigts ; pensif, il fixa sans les voir les différentes bagues qu’il portait, trop nombreuses et trop grosses. Il songea un instant à la magie noire, qu’il ne connaissait pas. Se demanda si elle procurait le même sentiment d’exaltation que la drogue, à quelques différences près peut-être. Pouvait-on devenir dépendant de la magie noire ? Y être accro, comme un junkie à sa dose quotidienne ? Certainement. Il n’y avait qu’à voir l’état de Liven, justement. Liven qui finit d’ailleurs par revenir progressivement à l’amère réalité ; du coin de l’œil, Loghan pu le constater.

    Wahou, hein ? Il eut un nouveau sourire, léger, fugace. Oui, wahou, c’était le mot. Il tourna la tête vers Liven, sans décoller son crâne du mur, et l’observa sans un mot alors qu’il reprenait doucement conscience. Ne plus jamais le laisser y toucher ? Entendu. Sauf… Ah non, rien. Donc, ne plus jamais le laisser y toucher. Loghan eut un léger hochement de tête, alors qu’il regardait à nouveau le plafond pendant un instant. Il comprenait. Il écouta attentivement Liven, qui poursuivait en déclarant que la magie noire était encore mieux. Que c’était indescriptible, qu’il en avait besoin, ou plutôt qu’il le voulait. Loghan ne prononça pas un mot, se contenta de recevoir ces confessions d’une oreille attentive et compréhensive, puis tourna encore une fois la tête lorsque Liven lui posa une question. Certes, ce paradoxe était cruellement ironique, il voulait bien l’admettre. Par contre, ce qu’il comprenait moins, c’était la suite, et il eut un très léger froncement de sourcils. « Alors fais-toi plaisir » ? Comment ça, pourquoi ça ? …Oh. Mais oui, bien sûr. Le conseil. Loghan Akalenkov était l’espion du conseil, c’était vrai. Il avait tendance à l’oublier lui-même. Lentement, l’intéressa tourna une nouvelle fois la tête, sourcils toujours un peu froncés. Rapporter tout ça au conseil ? C’était certainement ce qu’il devrait faire, oui. Mais franchement… S’était-il vraiment senti un devoir d’allégeance envers ces politiciens, ne serait-ce qu’une fois, rien qu’une fois ? Il en doutait. Il ne se souvenait même plus pourquoi il avait accepté ce poste de garde du corps officiel et d’officieux espion, au juste. Ah, si. Parce qu’il n’avait rien de mieux à faire, parce que la perspective de côtoyer celui qu’on appelait la Bête lui était parue intéressante. Rien à voir avec un conseil qu’il ne connaissait même pas. Alors… Se faire plaisir, être un bon toutou et tout rapporter ? Quelle idée. Liven était fatigué de se battre, hein ? C’était trop simple. Beaucoup trop simple.

    - C’est trop simple…

    Le souffle à peine audible franchit paresseusement ses lèvres, furtif et songeur, pour s’éteindre dans l’air, sans qu’il n’y prenne vraiment garde. Serait-ce cela, la solution ? Arrêter de se battre, capituler, jouer les gentils petits chiens auprès du conseil histoire que ça se finisse une bonne fois pour toutes, même de la pire des façons ? Non, c’était trop simple de penser comme ça. Mais d’un côté… D’un côté, ce n’était pas le propos. La tête de Loghan pivota avec indolence du côté, et il fit un petit sourire en posant les yeux sur son voisin, abandonnant ces réflexions premières.

    - C’est vraiment ce que tu veux ?

    Question certes pertinente. En fixant Liven sans vraiment le voir, Loghan se demanda vaguement s’il pourrait réellement aller rapporter tout ça au conseil, quand bien même le blond le voudrait vraiment. Oh, probablement qu’il obéirait. Il obéissait toujours. Mais… Non, sincèrement, il ne se voyait pas annoncer à ces gens que Liven Reaves se noyait dans la magie noire. Les conséquences seraient probablement… désastreuses. En fait, il ne voulait même pas savoir. Et le doute perdurait quand même. Allez savoir ce qui serait le mieux pour Liven, au final. Le laisser se battre contre la magie noire, contre cette dépendance, contre lui-même ? Ou alors capituler, prévenir le conseil et peut-être lui offrir une porte de sortie ? Si tant est qu’il existât seulement une éventuelle sortie, s’entend. Oui, allez savoir. Franchement, Loghan était largué. Complètement largué, mais ce n’était pas ça qui le perturberait outre mesure. Et puis, il y avait au moins une chose dont il pouvait être sûr - chose qui le faisait bêtement marrer, d’ailleurs. C’est pourquoi un autre sourire, amusé, étira le coin de ses lèvres alors qu’il énonçait ensuite une vérité avec un naturel désarmant et une nonchalance certaine, le plus tranquillement du monde.

    - Et puis, je suis ton clebs à toi, pas celui du conseil.

    Alors au diable la mission.
    Il n’avait jamais vraiment aimé le conseil, de toutes façons.


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MessageSujet: Re: Cauchemar [PV : Loghan]   Mer 3 Nov 2010 - 20:07

    Les résidus d'héroïne tardaient encore à se dissiper, l'abandonnant au réconfort qu'il trouvait dans les bras de cette muse létale. Son souffle frais caressait sa peau et apaisait sa fièvre. Sa pureté liliale soudoyait ses craintes et muselait ses doutes. Il croupissait encore dans cette tourmente dont il n'aspirait qu'à se défaire, mais les eaux tempétueuses s'étaient transformées en un lac étale à la surface duquel flottaient les cendres grises de l'enfer qu'il fuyait. La lumière blafarde de la salle de bain hypnotisa encore un instant ses yeux fatigués, avant qu'il ne se réfugiasse à nouveau dans les ténèbres, les refermant paresseusement. Dépérissement d'un monde qu'il avait lui-même construit et mené au bord de l'effondrement. L'héroïne lui apportait juste l'équilibre précaire qui s'était rompu et l'avait précipité au bas de ses plus grandes illusions, laissant un roi brisé s'agripper à une couronne rouillée dans un morne univers fait de glace et d'eau trouble... La drogue qui courrait encore dans ses veines l'affranchissait un instant des conséquences de ce désastre, de cette déroute de sa raison et de ses idéaux au profit d'une douce folie destructrice. Et lui, calme et rassuré au milieu même de ce champ de ruine, il observait ce monde avec un cynisme froid et désabusé. Les peurs, les souffrances, les remords, tout s'était évanoui, noyé par les sanglots, emporté par le courant placide de l'indifférence. Vision claire et limpide du chaos qui l'habitait, de cet enfer morne, de ces espoirs éteins, de ces rêves gelés et souillés de sa main... Il contemplait son âme déchue, coupable au dernier degrés, maudite pour l'éternité, et condamnée à poursuivre une existence au goût de cendre. Liven le savait depuis longtemps, il était maître de cet empire teinté de sang et noyé de pleurs. Il régnait sans pouvoir, en spectateur patient et attentif de la dérive qui le mènerait à la fin, à la toute fin de cet errement indolent, de cette errance insensée. Son trône décadent portait son orgueil comme ses envies, ce qu'il avait été et ce qu'il avait perdu, symbole d'une puissance qui n'était plus qu'un apparat. Peu importait... il s'était déjà soumis à la résignation, ne restait plus que l'ironie d'un sort, qui l'amusait autant qu'elle le dégoutait. Étrangement, l'abattement cédait la place à une force nouvelle et fataliste, aussi horrible que salvatrice. Il retrouvait un équilibre dans cette haine inassouvie, dans cette injustice cruelle, dans ce regard éminemment critique et dur qu'il portait sur lui-même.


    Liven rouvrit les yeux avec cette expression de calme arrogance et d'entêtement fielleux que l'on pouvait parfois lui trouver. Ses états d'âme n'étaient que de pathétiques enfantillages. La pression qu'il s'imposait était-elle trop difficile ? L'écartèlement qu'il subissait demandait-il trop de sacrifices ? La solitude qu'il rencontrait était-elle trop douloureuse ? Dès le début, il avait été prêt à les assumer. Sa fragilité présente était juste indigne de tout ce qu'il avait accompli jusqu'à présent. Sa vulnérabilité face à la magie noire était une insulte à cette volonté loyale et droite qui l'avait toujours poussé à se dépasser. Sa faiblesse face à la tentation, une impureté malsaine rongeant sa rationalité responsable, son honneur refoulé. Dépassant la honte, c'est le mépris qui s'imposa en lui pour cette dérive lâche et impardonnable, nuancé par la nécessité qu'il savait légitime à cette prise de conscience. Liven était trop intelligent pour ignorer sciemment les alarmes d'un corps et d'un esprit prêts à se briser. Il était surtout trop conscient des risques pour se laisser aller en toute insouciance au terme de cette déchéance qui finirait bien tôt ou tard à l'anéantir. S'il ne pouvait l'empêchait, il n'était pas exempte de réagir. Depuis quand baissait-il les bras même quand tout semblait perdu ? Depuis quand songeait-il à disparaître sans emmener avec lui le cadavre de son ennemi ? Depuis quand songeait-il à ne pas rendre justice à cette détermination redoutable et à cet acharnement féroce qu'il comptait parmi ses implacables qualités ? Il s'était suffisamment moqué de lui-même... Liven Reaves n'était pas le genre d'homme qui cédait impunément à la fatigue et au désespoir. Il se battrait jusqu'à son dernier souffle, même si cela voulait dire le précipiter, même si cela voulait dire combattre les inclinaisons malsaines que la magie noire réveillait en lui. N'avait-il pas toujours su ce qu'il voulait ? Il n'avait pas à être effrayé par des alternatives difficiles. Combien de choix avait-il fait qui l'étaient tout autant ? Tout ce qu'il avait à faire... c'était se contrôler suffisamment pour se jouer de la magie noire, c'était surveiller ses pas dans cette danse macabre. Aveugle, il ne pouvait se fier aux illusions que son insanité créait. Sourd, il ne pouvait entendre la voix doucereuse de ses désirs les plus sombres. Affaibli, il ne pouvait compter sur une force qui n'attendait que de s'emparer définitivement de lui. Le courage serait sa meilleure arme et Liven venait de le retrouver alors même qu'il se résignait à cette fatalité qui l'effrayait tant. Le courage de combattre ses peurs plutôt que de le pouvoir de les ignorer, il était impatient de voir les fruits de l'affrontement qu'il engageait contre lui-même.


    - Et puis, je suis ton clebs à toi, pas celui du conseil.


    Ses lèvres s'étirèrent en un sourire carnassier et énigmatique. L'instabilité de son âme oscillait encore entre désespoir et cynisme, entre l'absolu de ses craintes et le fiel d'un courage renaissant. La démence pouvait bien tenter de s'emparer de lui, il l'attendait. Liven tourna tranquillement la tête vers Loghan pour lui jeter un regard moqueur teinté de mépris. Son clebs hein ? C'était le genre d'allégeance qu'il aurait mieux valut ne pas prêter à la légère. Comment avoir confiance en un maître prêt à se trahir lui-même ? Par pur machiavélisme ou par égoïsme, Liven n'informa pas son garde du corps qu'il venait de mettre les pieds en enfer. Se joindre à lui c'était aussi se rendre complice de ses crimes, c'était aussi partager les mêmes lourds secrets, c'était aussi baigner dans cet univers malsain et étouffant qui était le sien. Que la spontanéité de cette déclaration soit due à la naïveté dont Liven le croyait capable, ou qu'elle trouve ses fondements dans une fidélité devant laquelle Liven restait toujours méfiant, il ne chercha pas à l'en dissuader. Son clebs hein... Ce valet-ci risquait fort d'avoir une place de choix sur son échiquier, même si dans cette partie la seule pièce à se sacrifier serait le roi. Un match nul et inachevé, l'ultime mouvement qu'il pouvait encore se permettre... Liven inspira calmement, choisissant de garder le silence comme une acceptation muette de l'enthousiasme irrationnel de cet abruti de punk à vouloir lui coller aux basques. Si la fatigue était toujours présente, la vulnérabilité si déstabilisatrice dont Liven avait fait preuve quelques instants auparavant avait disparu. Il était redevenu lui-même, calme et flegmatique sans être débonnaire ni passif, arrogant et sûr de lui sans être impulsif ni naïf, impénétrable et mystérieux sans être obtus ni aigri. Un long soupir s'échappa de ses lèvres comme l'expression du délassement de son corps et de son esprit malmenés. Levant les mains à son visage, il caressa sa peau au goût salé de ses doigts, avant de remonter sur son front et de les passer dans ses cheveux, les tirant en arrière en les plaquant sur son crâne avant de parvenir à sa nuque inclinée et de laisser les mèches rebelles reprendre leur place anarchique. Un genou s'appuyant sur le sol et une main posée sur le mur, il se releva avec cette même lourdeur que justifiait la fatigue qui l'harrassait nuancé d'une vigueur nouvelle que lui dictait sa volonté. Ses longues jambes lui parurent ankylosées après être restées si longtemps fléchies et son dos protestait lui aussi contre le mur dur et froid qui lui avait servi de dossier. Toutefois, Liven les ignora superbement pour étirer ses bras en un geste fluide et rapide. Puis, il se retourna pour observer Loghan en plongé, avec cette même tranquillité à travers laquelle transparaissait sa vivacité coutumière.


    - Malheureusement, rien n'est jamais simple. Si tu veux me suivre tu devrais garder ça à l'esprit.


    Constat brutal, prétentieux et assuré... bien plus que ne l'était son visage soudain voilé de nostalgie. Liven se reprit néanmoins et se détourna pour poser sa main sur la poignée de la salle de bain. Il dépassa le miroir ostensiblement mais hésita avant de s'immobiliser et de se tourner à demi vers Loghan sans toutefois le regarder, n'offrant que la vue de son dos aux épaules affaissées. Sa voix s'éleva, à la fois douce et ferme, à la fois cassée et veloutée, comme une question que l'on voilerait sous une mise en garde...


    - Évidemment, tout ce qu'il vient de se passer...


    ...qu'il n'eut pas besoin d'achever.



AGAIN
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MessageSujet: Re: Cauchemar [PV : Loghan]   Ven 1 Juil 2011 - 2:12

    En réponse à ce regard indubitablement moqueur et foncièrement méprisant que lui adressa Liven en tournant la tête, Loghan se contenta d'y opposer un sourire nonchalant qui se dessina presque avec flegme et indolence sur ses lèvres, image parfaite d'une insouciance incontestable et d'une étrange assurance qu'il ressentait indéniablement. Oui, peut-être bien qu'il faisait une grave erreur en se rangeant de manière aussi claire aux côtés de Liven Reaves, incarnation même de la complexité humaine et de tous les problèmes qui pouvaient y être irrémédiablement associés. Oui, certainement que c'était une grave erreur. Mais qu'en avait-t-il à faire ? Rien. Il n'en avait strictement rien à faire, même. Sa vie avait toujours été jalonnée de graves erreurs, toutes les plus tordues et foireuses les unes que les autres. Et il était toujours là. Alors il se fichait bien de savoir si ce qu'il faisait là en était une nouvelle, la pire de son existence ou au contraire, de loin la meilleure. Il garda l'arrière de son crâne posé contre le mur dur et inconfortable auquel il était adossé, toujours assis à même le sol, une main abandonnée sur un genoux replié. Son regard vagabonda un instant sur le mur qui lui faisait face, puis sur le plafond immaculé et sur le plafonnier, les regardant sans les voir, laissant ses yeux dériver au même titre que ses pensées. Un geste dans son champ de vision et un bruissement léger résonnant à ses oreilles attira son attention et il ne bougea pas tout de suite la tête, sachant déjà que Liven devait probablement se lever. Maintenant que la drogue avait fait son office, maintenant que toute trace d'héroïne devait avoir déserté ses veines encore saines, maintenant que Liven devait avoir récupéré toute la maîtrise dont il avait besoin, la normalité reprenait ses droits. Cet instant ne serait alors plus qu'une bulle éphémère connue d'eux seuls et qu'il faudrait conserver cachée sans jamais la faire éclater. Une bulle, un secret.

    Le crâne toujours appuyé contre le mur, Loghan dévia tranquillement les yeux du plafonnier sur lequel ils s'étaient fixés pour les poser sur le visage de Liven, qui lui apparaissait maintenant en contre-plongée puisque le blond avait fini par se relever. L'air à la fois paradoxalement ici et ailleurs, le punk anorexique garda les yeux posés sur lui en écoutant ce qu'il avait à dire, sans vraiment réagir. Oui, il voulait bien concevoir que les choses n'étaient jamais simples. Il se doutait même qu'elles l'étaient encore moins en compagnie de quelqu'un comme Liven Reaves. Et garder ça à l'esprit... Cela ne lui poserait pas de problème. Quand bien même il donnait justement l'impression de ne rien écouter, Loghan savait que son esprit avait déjà enregistré l'information. Depuis bien longtemps, à vrai dire, depuis bien avant cette scène. Il ne se donna même pas la peine de répondre, tout simplement parce qu'il n'y avait rien à répondre. Il se contenta de décoller doucement son crâne du mur pour hocher insensiblement la tête, dans un geste distrait et songeur, comme s'il n'était déjà plus présent dans cette salle de bains mais à des années lumières de là. Et pourtant, il écoutait. Ses yeux se perdirent un instant dans le vague puis revinrent à Liven lorsque ce dernier atteignit la porte dans l'intention manifeste de l'ouvrir, afin de la refermer ensuite sur cette bulle qu'il ne faudrait pas faire éclater. Sauf qu'il s'interrompit et que son corps s'immobilisa soudain, comme s'il venait de se rendre compte qu'il avait oublié quelque chose. Loghan ne prononça toujours pas un mot, se contentant de tourner la tête pour poser les yeux encore une fois sur lui, une lueur interrogative dans les prunelles, attendant tout simplement.

    - Évidemment, tout ce qu'il vient de se passer...

    Ah. Bien sûr.

    Que ce soit une mise en garde, une question ou un simple constat, cette phrase était inutile. Elle était inutile parce qu'aux yeux de Loghan, elle n'avait pas lieu d'être. Elle n'avait pas lieu d'être parce qu'il savait déjà. Il savait déjà que cet instant, que cette bulle, que ce secret, que tout cela ne devait pas s'ébruiter. Il savait déjà qu'il tenait la place du spectateur, spectateur devenu sans réellement savoir comment acteur d'une scène qui n'aurait probablement jamais du se jouer. Un spectateur et acteur silencieux, un spectateur et acteur unique, un spectateur et acteur qui ne prononcerait pas un mot en sortant de ce théâtre abandonné qui avait accueilli le temps d'un instant la scène unique d'une pièce dont le sens échapperait probablement toujours à tous, sauf peut-être à celui qui en était le centre et l'écrivain. Cette constatation tombait tellement sous le sens que Loghan aurait pu ne pas y répondre. Mais justement parce qu'il était Loghan, il laissa sa voix traînante et distraite reprendre d'elle-même le flambeau pour achever avec la mécanique de l'évidence une phrase qu'ils étaient déjà deux à avoir en tête et à savoir au même instant.

    - ...reste entre nous. Je sais.

    Il savait. Il l'avait su à l'instant même où il avait posé les pieds dans cette salle de bains. Probablement même depuis le moment où il avait été à la rencontre de Liven, dans cette ruelle par temps de pluie, la toute première fois. Il savait et c'était tellement évident que ça aurait probablement pu se passer de mots.


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